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Anna RUCHAT

L’appartement de marbre


Teresa, une jeune femme de dix-huit ans se rend à Zurich, un dimanche, pour un entretien auprès de parents italiens avec deux enfants qui envisagent de l’engager comme "nounou". La mère, Maria, archéologue, enseigne à l’université et va sur les terrains de fouille. Accompagnée de son aîné, Giovanni, qu’elle tient par le bras et semble vouloir s’échapper, son accueil à la gare impressionne Teresa dès l’abord. « La femme avait des manières brusques mais sympathiques. […] Sa veste en velours côtelée était boutonnée de travers et elle portait en bandoulière un sac noir, déformé. » Arrivé à l’appartement, Giovanni, à peine sorti de l’ascenseur veut à nouveau s’échapper chez des voisins. À l’intérieur de l’appartement, Pietro, son frère cadet joue seul à un jeu de construction. Il énumère à Teresa les résidents, dont une certaine Esther. « Esther est ma première enfant, dit la femme en regardant Teresa… »

« Ah te voilà. Bruno, mon mari. » Il salue Terasa avec une main molle. Psychiatre, le père travaille le matin à l’hôpital et l’après-midi, chez lui, exerce dans son cabinet. Une rencontre expresse et une présentation peu banale. « L’homme portait une chemise de nuit en flanelle, boutonnée sur le devant, dont dépassait ses jambes glabres toutes parcourues de veines bleutées. La fille pensa qu’il devait avoir l’âge de son père, et que son père, elle ne l’avait jamais vu aussi peu habillé. Il y eut un moment de gêne après les salutations, puis l’homme demanda à Teresa : Alors ? Tu commences quand ? »   Pour excuse, l’épouse après avoir demandé à Bruno de s’habiller, invoqua le travail qui les occupe toute la semaine. Le dimanche, ils relâchent la pression.

Teresa découvre un mode de vie complétement différent du sien et emménage dans un appartement pauvre en meubles. Des livres partout ; ils nichent sur des étagères, reposent à côté de fauteuils ou abandonnés un peu partout au sol. « Un chaos sans âme, telle fut la première impression de Teresa, qui ne parvint à décider ni ce jour-là ni durant la suite de son séjour si cette façon d’habiter lui plaisait ou non. » Teresa prend toutefois ses fonctions à la rentrée scolaire et occupera la chambre auparavant attribuée à Esther lorsque celle-ci rend visite à la famille. Teresa et elles auraient dû se rencontrer le jour de son arrivée, mais la jeune fille a prétexté un rendez-vous, partant brusquement aux dires de Bruno. Départ précipité qui contrarie Maria et alourdit l’ambiance du repas. Les enfant couchés, Teresa retrouve les parents peu diserts. « Appuyée contre la cuisinière, Maria s’allumait une cigarette, regardant d’un air tendu son mari absorbé dans la lecture du journal. »

 « Ce qui frappa le plus Teresa durant ces premiers jours dans la famille Marchesini, ce n’était pas tant le comportement des personnes en elles-mêmes que ce mélange de luxe, d’élégance et de négligence dont elle comprit par la suite qu’il était très répandu parmi les collègues et les amis des parents. Comme s’ils avaient voulu saccager aux yeux du monde le raffinement de leurs vêtements. Le sac en cuir déformé que Maria portait toujours en bandoulière aurait donné un air débraillé au plus recherché des tailleurs. » La remarque de Teresa, finalement, s’applique à tout son séjour dans la famille Marchesini et ressemble à un cliché instantané et bigarré confinant à la banalité d’un milieu. Teresa, un personnage prétexte pour s’infiltrer auprès de cette famille dans laquelle quelques discordances rythment les relations. Elles picotent et chatouillent, mais sont-ce vraiment des discordances ?

Quelque chose cloche dans cette famille. L’écriture limpide d’Anna Ruchat, insensiblement mais avec un trop tranquille stéréotype de famille bourgeoise, titille le bien être du lecteur. Cela commence par le poids anormalement élevé de sa fille Esther qui affole Maria. Elle en cherche la cause, consulte un diététicien qui conseille un suivi psychologique et fâche la mère. Pour elle, la cause est évidente et elle l’écrit dans son carnet : « C’est une période difficile pour tout la monde. […] Nous avec nos deux enfants en bas âge, ces nounous qui restent un mois ou deux puis repartent, Bruno qui n’est jamais là la journée, et mon nouveau poste hors de la ville pour la direction du programme de recherches de l’Institut suisse. Tu m’excuseras, mais je ne peux vraiment pas m’occuper d’elle, et du reste, à part son problème de poids, elle s’en sort très bien toute seule… »  Ce "Tu" se trouve être le père d’Esther et non pas Bruno. Esther est la fille d’un premier mariage et les confidences du carnet s’adresse à un père défunt. Plus tard, Maria allègue une autre cause au surpoids d’Esther toujours au même destinataire : « C’est peut-être avec mes grossesses que tout a commencé. […] Mais quand Giovanni est né, elle a commencé à manger les restes de bouillie, les desserts à la semoule (Giovanni n’est pas un gros mangeur, il tient de moi), Voilà comment tout a commencé, je ne crois vraiment pas qu’elle ait été jalouse, elle adorait les enfants. » En d’autres passages du carnet, elle déplore les relations entre Bruno et Esther qui évite son beau-père ou bien se renferme en cas de rencontre inopinée. Chagrin d’amour ou faute impardonnable, toujours dans son carnet, elle reproche à son premier mari sa disparition soudaine comme une soustraction volontaire à ses responsabilités, mais après tout, elle s’en arrange et le clame.

La présence de Teresa s’estompe, à mi-chemin de la narration, après avoir signalé à Maria l’appréhension des éducateurs de la crèche à propos des colères de Giovanni ou sa jalousie envers Pietro et surtout le manque de réactivité des parents, Maria la renvoie. Un autre volet du roman s’ouvre avec les différents membres de la famille. Chacun son tour, les uns et les autres révèlent leurs ressentis au sein de ce qui paraissait un cocon. Dans cette ambiance feutrée ils se sentent piégés, voire manipulés. Parfois un peu exclus mais aussi sujets d’un pesant enjeu inexprimable. L’autrice joue sur les non-dits, pas de coup de projecteur pour éclairer le lecteur. Les personnages se démènent laissant un goutte-à-goutte distiller l’ambiguïté.
 
Comment entretenir un suspense sans intrigue ou presque puisque l’auteur égrène des événements et repousse le moment du dénouement en laissant croître pernicieusement un élément perturbateur indéfini ? La subtilité d’Anna Ruchat enrichit sa narration de moult détails apparemment, certes, parfois déconcertants pour certains, mais pas sensationnels et sans digresser. Elle frise l’essentiel sans le démasquer, joue de notre sagacité et laisse le lecteur interpréter à sa guise grâce à la simplicité de son propos et pour finir, dérange.

L’appartement de marbre pourrait se lire comme une satire de la petite bourgeoisie, facilement assimilable à une gauche bobo et les non-dits à des silences réprobateurs. À chacun son interprétation ! Les personnages nous ressemblent peut-être et quelle que soit leur position sociale, éprouvent un mal-être indéniable qu’ils n’arrivent pas à exprimer alors que, paradoxalement, ils seraient les moins dépourvus de compétences. Une richesse gâchée possiblement par la profusion d’une pensée en ébullition, pourquoi pas ? Il n’est pas toujours facile d’être clair avec soi-même, alors avec les autres, vraisemblablement, ne laissons-nous pas la porte ouverte aux suspicions ?

Michel Martinelli 
(24/09/26)    



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Zoé

(Mars 2026)
208 pages - 21 €

Version numérique
14,99 €





Traduit de l’italien par
Véronique Volpato








Anna ruchat,
traductrice, poète et nouvelliste, a déjà, publié plusieurs ouvrages. L'appartement de marbre est son premier roman.