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Ryoko SEKIGUCHI


Venise, millefleurs


Après avoir écrit un livre sur Beyrouth, la narratrice-autrice souhaite retrouver cette expérience si particulière d’une rencontre avec une autre ville. L’idée de Venise s’impose à elle malgré la crainte que tout ait déjà été dit sur cette ville, et si bien… Elle a très vite l’intuition qu’elle pourrait écrire sur les fleurs et les herbes de Venise. Quand elle rencontre Paolo, le père de son amie Livia, elle éprouve un véritable choc à la vue de l’herbier hérité de sa grand-tante. Curieusement, chaque fleur a conservé son odeur d’origine malgré les deux cents ans qui les séparent de leur cueillette. Puis l’autrice découvre les annotations écrites par Ilaria qui commente ses échecs et les remèdes qu’elle découvre pour améliorer sa technique. Ces annotations pourraient devenir le corps du futur livre.

Quand Ryoko revient à Venise au printemps, elle est surprise de découvrir tous les jardins cachés derrière de grands murs et toutes les herbes folles qui poussent entre les pavés. Il y a aussi des potagers, des pépinières et des vignes. Elle visite les îles de San Servolo et de San Clemente où étaient enfermées les femmes folles ou les plus démunies. De ces femmes il ne reste qu’une photo et parfois un prénom. L’autrice en a le cœur brisé. Et puis elle se met à écrire des lettres à Ilaria, pour se donner un cap et fixer ses idées.

À travers son voyage, ses recherches, Ryoko Sekiguchi parcourt l’espace et le temps ; « je cherchais à faire affleurer le passé de la Sérénissime en m’appuyant sur une femme qui y avait vécu. »

Peu à peu, en plus de l’herbier d’Ilaria et des lettres, l’autrice s’exprime à travers les pages de son propre herbier qui viennent en contre point de celui d’Ilaria. Quand Ilaria mentionne que le chant du petit duc se fait entendre à la floraison du pittosporum, l’autrice évoque les oiseaux qui ont élu résidence sur les îles de la lagune.

Selon Ryoko, « Une ville ressemble à une forêt, avec des animaux au comportement et aux vitesses variés, traçant chacun leur propre chemin. Certaines villes n’abritent que des créatures à quatre roues, […] tandis que d’autres […] des bêtes à deux roues vont et viennent avec agilité. […] Seuls deux types de créature peuvent traverser Venise. Sur terre, l’homme à pied, et sur l’eau, l’animal aquatique par excellence : le bateau. Ces deux espèces se déplacent sur deux territoires distincts et ne sont pas faits pour se croiser. »

Être un animal-piéton comporte beaucoup d’avantages ; observer le paysage et les gens autour de soi, s’arrêter et se retourner à sa guise, se pencher pour contempler les herbes sauvages. « Où peut-on jouir d’une telle liberté en ville aujourd’hui ? »

Au fil de ses déplacements, Ryoko Sekiguchi découvre de nouveaux quartiers, élargit progressivement sa vision des îles de la lagune grâce aux bateaux qui les relient, ce qui lui donne « la sensation d’un corps qui développe de nouvelles capacités. »

Ryoko utilise beaucoup d’images poétiques et parfois fantastiques. Selon elle, « nous ne sommes pas seulement humain ; nous sommes tantôt des cerfs, tantôt des poissons volants, tantôt des libellules, et parfois même le vent et le ciel. »

Pour une Japonaise qui a été traumatisée par le tsunami, l’océan est terrifiant. Mais elle admet que « la lagune est paisible, qu’une eau généreuse apporte la vie sans ravager ni engloutir les gens ou les villes à une vitesse foudroyante ».   

Ce livre est bien singulier. Comme le dit Ryoko elle-même, c’est une « expérience de croisement entre un herbier écrit et un texte en train de s’écrire, entre la ville où Ilaria avait vécu et celle dans laquelle je vis. »

Ryoko Sekiguchi est aussi l’écrivaine des cinq sens. On connaît ses ouvrages « la voix sombre » sur l’audition, « l’appel des odeurs » et ses nombreux livres sur les cultures et saveurs culinaires. Ryoko est aussi une poétesse.

« Le soir, les cloches des églises se mettent à retentir ; la musique d’une cloche se transforme en vague, faisant doucement vibrer celle des autres églises, et ces sonorités transmettent ainsi leurs ondulations à d’autres cloches. J’ai assisté à ce phénomène depuis une terrasse surplombant la ville au coucher du soleil. […] Les ondes orangées s’écoulant toutes dans un même sens se superposaient aux ondes sonores qui se propageaient dans toutes les directions. Il me semblait que la Sérénissime avait été créée pour donner naissance à cet espace où les faisceaux de lumière et les ondulations acoustiques répondaient aux vagues de la lagune. »

Nadine Dutier 
(26/01/26)



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P.O.L.

(Janvier 2026)
256 pages - 20 €











Ryoko Sekiguchi,
née en 1970 à Tokyo, vit à Paris depuis 1997, publie en japonais depuis 1988, est traduite en français depuis 1999 et écrit en français depuis 2003.


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