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Axel SÉNÉQUIER
Le reflet du soleil dans un morceau d’enfance
Avec ce recueil au titre aussi magique et poétique qu’énigmatique Axel Sénéquier nous emmène à travers douze nouvelles d’une dizaine de pages chacune à ces instants où l’enfance ressurgit dans une vie d’adulte sans crier gare, où un vieux souvenir, traumatique ou non, un rêve au placard ou une promesse non tenue, toujours moins profondément enfouis qu’on aurait pu le croire, reprennent momentanément consistance en se superposant au présent pour nous aider à avancer, à nous pardonner parfois, nous demander des comptes et ouvrir sous nos pas un autre chemin. « On ne peut pas mentir à l’enfant qu’on était. L’enfance ce pays invisible que l’on porte tous en soi. » Le recueil nous fait voyager de la Bretagne à la Champagne-Ardenne, à Lyon, Bordeaux, Paris, Toulouse, avec six nouvelles où une femme est au centre du récit à la troisième personne du singulier (La parole à la défense, Écrivain fantôme, La forêt des suicidés, La conservation du littoral, L’été secret, Beverly Hills) auxquelles s’ajoutent Carnet de grossesse où l’héroïne s’adresse à nous à la première personne et la nouvelle titre (Le reflet du soleil) qui réunit le destin de trois humoristes féminines rattrapées sur scène par leurs enfances. Seules quatre des nouvelles s’appuyant sur un personnage masculin (Capacités divinatoires, Arbitrage vidéo, Les Chevaliers du zodiaque, Le prince de Guilvinec), on peut donc affirmer qu’ici la majorité des héros sont des héroïnes. Si la forme peut varier (quatre monologues féminins, trois duos homme/femme, deux duos femme-femme, deux duos homme-homme, un trio féminin), Noam, dix ou onze ans, interlocuteur de Daniel dans Le Prince de Guilvinec, se trouve être le seul protagoniste du livre à être envisagé non au passé mais au présent dans la temporalité première du recueil c’est-à-dire l’enfance et non comme une résurgence du passé de l’un ou l’autre des personnages. Les milieux sociaux des différents personnages sont aussi, à l’image de la société où ils naviguent avec ou sans gouvernail, très diversifiés, de la haute bourgeoisie (L’été secret, Arbitrage vidéo, Écrivain fantôme) au milieu populaire (La parole à la défense, La forêt des suicidés) avec quelques transfuges de classe comme Bertille dans Beverly Hills à qui les études et le hasard ont permis d’atteindre les sommets. Rien ici n’est là par hasard et les problématiques évoquées, sociétales comme sociales, sont constitutives de ces histoires brûlantes, hurlantes parfois, mettant au premier ou second plan l’inceste, les violences faites aux femmes, la pédophilie, les inégalités sociales ou intersexes, le conflit travail/vie familiale, les ravages de la drogue, la dépression, les expulsions immobilières, la précarité et le sort des migrants, la cupidité des riches, les jeux de pouvoirs des puissants, à travers les victimes mais aussi parfois leurs bourreaux. La parentalité, les relations inter-familiales, l’amour, le monde du spectacle, le foot comme lien inter-individuel, le rap, l’écriture, le rôle de l’avocat... y trouvent aussi bien naturellement leur place. Si la façon qu’a l’auteur de saisir ses personnages en situation et souvent en interaction avec d’autres, l’amène logiquement à utiliser par alternance le récitatif et de nombreux dialogues qui insufflent de la vie et du mouvement dans l’ensemble, la grande force d’Axel Sénéquier c’est ce jeu constant qu’il instaure entre l’émotion qui crée la proximité et l’humour qui installe ce qu’il faut de distance : « Depuis qu’elle avait pris sa retraite, elle occupait ainsi ses journées dans une attente oisive et vaine. Mais de temps à autre, coup de chance, elle tombait sur un suicidaire » (La forêt des suicidés). « Alienor connut enfin tout ce qu’elle avait fantasmé pendant des années, la fièvre de l’écriture […] Durant ces mois, Aliénor se mit même à fumer, c’est dire à quel point elle se sentit écrivaine » (Écrivain fantôme). On peut aussi y trouver un cynisme féroce : « Est-ce que des occupants illégaux vont se plaindre aux flics d’avoir été expulsés illégalement ? » (La conservation du littoral) et compléter avec un art assumé de l’image (voire de la scène parfaitement cinématographique), de la formule qui claque : « Bertille savait qu’elle arrivait après la pièce montée, on la tolérait à la table des festivités, on daignait lui accorder un bout de banc pour qu’elle y pose une fesse, mais ce ne serait jamais une convive comme les autres » (Beverly Hills) et une aptitude affirmée à insidieusement parsemer ses écrits d’une note de mystère. Le reflet du soleil dans un morceau d’enfance est un recueil à entrées multiples, éminemment ancré dans notre monde contemporain, équilibré, sensible mais n’hésitant pas à aborder sans frilosité mais avec respect et émotion les questions les plus délicates. Et la magie dans tout cela c’est qu’Axel Sénéquier maîtrisant avec brio les ressorts de la nouvelle littéraire, y ajoutant une palette de variations d’une incroyable richesse et témoignant d’une surprenante plasticité, parvient avec la même efficacité et la même authenticité à nous embarquer à ses côtés dans un conte à la Tim Burton entre rire et frissons des plus invraisemblables (La forêt des suicidés) que dans Le prince de Guilvinec ce récit terrible où un gamin élevé par sa mère dans un mobile-home et non scolarisé qui trouve dans Booba de quoi fuir la réalité toxique et violente qu’il subit chez lui parvient sur un banc en face de la mer à réveiller l’humanité de ce vieil homme détruit par la mort de son fils. « Tu ne peux pas m’aimer. Je ne suis qu’un chien » dit Noam, « tu vois, moi, je suis un cheval ! s’exclama Daniel. On est fait pour s’entendre. » Quelle force de parvenir à dire sans fioriture l’horreur vécue, subie, tout en nimbant ce duo improbable d’une aura de bienveillance réciproque, d’une complicité pudique qui peu à peu se tissent sous nos yeux entre ces deux cabossés de la vie. Et entre ces deux nouvelles aux antipodes qui avec L’écrivain fantôme (où une étudiante en lettres ayant découvert avec déception qu’on y enseignait la littérature comme objet et non l’écriture comme art s’est résolue à enseigner elle-même à Khâgne tout en continuant à lorgner du côté de l’écriture en compagnie de « Simone » et « Marguerite » – constituent mon tiercé de cœur, qu’elles soient faites d’ombre ou de lumière, de pleurs ou de rires, féroces ou poétiques, mystérieuses ou ambivalentes, toutes ces histoires sans exception trouvent ici pareillement leur place. Il est aussi fort appréciable que l’auteur s’applique à la fin de chacune de ses bribes de vie à entrebâiller la porte qu’il a généreusement esquissée dans l’ombre pour laisser filtrer une lueur d’espoir et un avenir en terminant sur une note positive. Un ouvrage brillant et réparateur à découvrir absolument !
Dominique Baillon-Lalande
(20/04/26)
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Sommaire
Lectures

Quadrature
(Février 2026)
156 pages - 18 €
Version numérique
9,99 €

Axel Sénéquier
a publié neuf livres et trois pièces de théâtre.
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