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Ce roman débute par la rencontre entre le patriarche surnommé Mathusalem et dame Jeannette. Le récit que le vieil homme fait de son histoire personnelle sera entrecoupé par de nombreuses incises. Le contexte historique et politique y est abordé dans un style très poétique et à travers des dialogues qui ne sont pas des manifestes théoriques mais des tranches de vie. Une écriture qui fait la part belle à la parole, dans un continent où la palabre a beaucoup d’importance. Nous sommes transportés en Côte d’Ivoire, dans une zone appelée le Ravin qui est un bidonville proche de la capitale Abidjan. Ce Ravin accueille les exclus, les sans-papiers, les apatrides. Le vieil homme s’est établi dans cette zone peu avant l’indépendance du pays. Mais l’esprit des pionniers de l’indépendance a vite disparu au profit de la médiocrité, de la perte des valeurs humaines. Dans cette fosse, « bien des fois, la nourriture nous manque, l’oxygène social jamais ». Pour lui ce bidonville est un Paradis. Selon l’auteur, c’est la puissance coloniale française qui est à l’origine des migrations internes à l’Afrique. En découpant la Haute-Volta très peuplée mais sans perspective économique, la France a envoyé sa main d’œuvre dans des zones moins peuplées et plus riches. C’est cet héritage qui explique que la Côte d’Ivoire compte désormais quinze à vingt-cinq pour cent de sa population d’origine étrangère. Et les descendants des premiers migrants n’ont pas de papiers parce que le droit du sol s’est refermé et que leurs parents n’ont pas déclaré leur naissance. Quand Mathusalem a ressenti les premiers symptômes de la lèpre, il a fui son village et sa famille pour ne pas les contaminer ni devenir une charge pour eux. Il mentionne Raoul Folereau, le vagabond de la charité, qui distribue habits, médicaments et réconfort, et s’étonne que la maladie sévisse encore aux États-Unis. Mathusalem a marché longtemps. À l’approche d’Abidjan, une petite fille de douze ans le guide vers une fosse verdoyante pleine de silures, grenouilles et autres espèces inconnues. En guise de maison, il devra construire une barque. Deux tortues géantes approchent que la fillette présente comme ses vrais parents. Ce lieu plaît à Mathusalem au point d’en faire sa patrie. Après une année, il est rejoint par un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants classés apatrides par l’Office international des migrations. À leur tête, le Bachelier des Champs est un écologiste qui a tourné le dos à l’Empire Extérieur. Comprenez la société qui vit en toute légalité, la « société des Hautains ». Il n’y a ni clocher ni minaret dans la cité du Ravin et le vieil homme renvoie sans ménagement les envoyés de l’Église qui « veulent faire descendre l’esprit saint dans le Ravin ». Il aimerait mieux que le Vatican offre aux enfants un repas chaque jour pendant une année et que l’Arabie saoudite vienne en aide au million d’apatrides africains. La vie s’est organisée animée par la solidarité et la débrouille : au restaurant communautaire, ils se nourrissent de poisson, de manioc et de patate douce. Ils se soignent à l’hôpital voisin en passant par une brèche qu’ils ont ouverte dans le mur de l’hôpital. La corruption mine le pays, rien ne fonctionne sans payer chaque intermédiaire. Ce roman polyphonique va donner la parole à Chem, à dame Jeannette, à Lunda et aux jumelles Marda et Marda. Leur prénom fait référence au jour de la semaine où elles ont été trouvées. Chacun aura sa propre version de l’histoire, toujours poétique et fantasmagorique. Parmi de nombreuses autres références, on rencontrera Victor Hugo et le sculpteur sénégalais Ousmane Sow. Une lecture qui nous dépayse totalement. Nadine Dutier (12/03/26) |
Sommaire Lectures ![]() Globe (Janvier 2026) 320 pages - 22 €
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