|
|
Pietro SPIRITO
La nuit sur la frontière
Une enquête à Trieste en 1970. Un lieu complexe et une époque troublée. Un lieu complexe parce que la ville de Trieste est la plus à l’est de l’Italie, coincée entre la mer et la Slovénie à une date où c’était encore la Yougoslavie du maréchal Tito. Les habitants de Trieste « avaient toujours dû faire beaucoup de choix. Ils avaient dû choisir de quel côté rester quand le fascisme était arrivé au pouvoir, avec les violences et les persécutions contre la communauté slovène. Ils avaient dû choisir que faire quand, après le 8 septembre 1943, les nazis avaient occupé la ville et tout le littoral. Ils avaient encore dû faire un choix quand, en mai 1945, les armées de partisans de la nouvelle Yougoslavie avaient chassé les Allemands qui occupaient à leur tour la ville pendant quarante interminables journées de violences et de vengeances contre quiconque se mettait sur le chemin des nouveaux pouvoirs. Et ils avaient encore dû choisir entre rester et partir quand, en juin de la même année, les Yougoslaves étaient partis en laissant les lieux à neuf années d'administration anglo-américaine, dans un territoire qualifié de libre par les traités internationaux mais séparé du reste de l'Italie. De nouveau, chacun avait dû faire ses choix quand, en 1954, les Anglo-Américains étaient partis avec tout leur équipement et que Trieste avait été rendue à l'Italie. » Un lieu et une époque favorables à l’espionnage pour essayer de connaître les intentions de chacun des belligérants, yougoslaves, italiens démocrates et fascistes affamés de pouvoir. La période choisie par l’auteur est très tendue, entre un projet de visite de Tito et la tentative de coup d’état militaire de Borghese. Le roman commence par la mort d’un jeune militaire tué d’un coup de feu dans le dos, déshabillé et jeté à la mer. Militaire mais pas seulement, il était employé par le Services des renseignements de la Défense (le SID Servizio Informazioni Difesa) et envoyé dans les casernes du Nord-Est pour surveiller certains mouvements d’équipements et de denrées, armes, munitions… Le journaliste Ettore Salassi, employé lui aussi par le SID, est convoqué par le colonel qui lui transmet ses ordres. Cette fois-ci la mission est double : mener l’enquête autour de l’assassinat du jeune soldat – par qui ? pourquoi ? – mais aussi agiter la fourmilière avec, entre autres, un reportage sur un nouveau club de sport, le club Flamme dorée, une salle d’arts martiaux ouverte depuis un an en banlieue, dans la zone industrielle, à Lacotisce. « C'est un repaire de fascistes, expliqua le colonel. Il y gravite des types proches d'Ordine Nuovo et du Fronte Nazionale de Borghese. Nous avons des raisons de croire que c'est par là que passe un trafic d'armes et d'explosifs géré en Autriche, destiné aux groupes d'oustachis sur la liste noire de l'UDBA, le service secret yougoslave. Quelque chose de là-bas pourrait être détourné vers chez nous, et c'est ce que nous devons savoir. » C’est dans cette atmosphère pesante et dangereuse que nous suivons Ettore Salassi. Peu à peu nous apprenons à le connaître, à découvrir son passé, ce qui l’a amené au journalisme et à l’espionnage. Nous l’accompagnons aussi dans son histoire d’amour avec sa jolie voisine slovène, Maja. Il a des doutes sur la sincérité et l’innocence de la jeune femme en ces temps où tout le monde se méfie mais il préfère passer outre les mesures de sécurité, choisissant la passion et le plaisir plutôt que la raison et la prudence. La suite lui dira s’il a eu tort… L’auteur, né à Trieste et qui y vit toujours, sait très bien de quoi il parle et ce roman est une passionnante balade dans la ville, malgré les cadavres, les pièges et les guet-apens, sur les traces d’un journaliste curieux et courageux, entre pression communiste de l’Est et menace fasciste des militaires renforcés par la réussite du coup d’état de 1967 en Grèce. Une période trouble dans une ville à la géographie aussi particulière que son histoire. Un livre intéressant, instructif et très agréable à lire.
Serge Cabrol
(30/03/26)
|
|
|
Retour
Sommaire
Noir & polar

Métailié Noir
(Mars 2026)
232 pages - 20,50 €
Version numérique
12,99 €
Traduit de l’italien par Anne Echenoz & Serge Quadruppani

Pietro Spirito
est né en 1961 et vit à Trieste, en Italie. Il est romancier, dramaturge et auteur de films documentaires. La Nuit sur la frontière est son premier roman traduit en français.
|
|