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Le « frère », sujet de cette autofiction, c’est Édouard, aîné de deux ans du narrateur. C’est quand, sans nouvelles depuis trois jours, il s’est rendu chez lui pour y découvrir son décès que s’ouvre cette biographie fraternelle, de façon fragmentaire et à rebours, de la mort par accident cardiovasculaire de ce complice de toujours atteint dans sa vingtaine de schizophrénie aux souvenirs bruts de la joie partagée durant l’enfance. « La peur a fondu et s’est muée en torrent, je me laisse emporter sans lutte. Ce qui a été contenu pendant quarante ans peut céder [...] étrangement, la peine fait un bond dans le temps. Je suis un enfant de douze ans et ce qui nous liait enfants et adolescents vient d’être rompu. La maladie n’apparaît plus, elle s’est dissoute instantanément. [...] à cinquante-cinq ans je ne suis plus un homme d’âge mûr mais un gamin à qui on vient d’apprendre qu’il a perdu son frère, qui se demande ce qu’il va devenir et s’imagine devant le vide de l’avenir qu’il n’y arrivera pas. » Alors il se met à raconter ce compagnon de jeux complice et protecteur qui à l’adolescence deviendra son idole. « Édouard fut les réponses à toutes les questions de mon enfance [...] pendant plus de vingt ans, mon image a été indissociable de mon frère [...] mon enfance fut un fleuve de jeu et de rire. » Puis ce fût l’époque des découvertes musicales, des filles, des virées avec les copains, des vacances en bande à Cadaqués ou à Barcelone, harmonie quasi magique qui se poursuivra à distance quand Édouard dans le cadre d’un échange universitaire prolongé par six-mois de vacations pour une chaîne TV partira vivre à New-York dans un milieu artistique où l’expérimentation et le recours à l’alcool et aux drogues s’est généralisé. C’est alors qu’apparaissent les premiers troubles suivis d’un rapatriement d’urgence pour observation et désintoxication dans un établissement psychiatrique. Avant la trentaine, malgré ses excès, son hypersensibilité et ses courts mais réguliers séjours à l’hôpital, Édouard le musicien qui « était encore lui-même », rieur fin, malin, taquin, audacieux, provocateur, et gagnait sa vie en travaillant dans le cinéma à la lecture de scénarios, la production exécutive, la gestion de catalogue ou comme juriste, est toujours aussi proche de David qui aveuglé par son affection ne voit pas la santé mentale de son mentor adulé se dégrader. Sur la photo en noir et blanc qui illustre la couverture du livre on le découvre ainsi : souriant, silhouette gracile, il marche sur une plage, le regard baissé, les mains le long du corps. Il ne doit pas avoir plus de vingt ans. Rien n’indique encore sur l’image les tourments que la schizophrénie viendra quelques années plus tard imprimer sur le jeune homme. « Une maladie jouant petit à petit les trouble-fêtes, confisquant ses rêves, abolissant son autonomie. » Il est difficile de se rendre compte du moment de bascule où la maladie prend le pas sur le patient. Pourtant la maladie inexorablement progresse, les séjours à l’hôpital se rapprochent et une fois dehors Édouard qui a de plus en plus de mal à supporter les horaires, les frustrations et les contraintes du travail, ne parvient plus à donner le change. Quand le diagnostic se précise le choc est rude mais David n’a plus qu’à se rendre à l'évidence : « Mon frère souffrait de schizophrénie affective, dite aussi dysthymie qui, outre la psychose, comprend les mêmes symptômes que la bipolarité. Il oscillait entre des épisodes de forte dépression, d’apathie paralysante et de bouffées délirantes qui se manifestaient par des discours incohérents, une forte paranoïa et une excitation injustifiée et excessive. Ajouter à cela une hyperréactivité émotionnelle qui rendait ses troubles difficiles à contenir ». Si dans une première période Édouard entre deux courts séjours à Sainte-Anne parvenait encore à conserver une apparence de normalité et à « vivre dans une relative stabilité » plusieurs semaines, l’intervalle entre ses crises se réduisit assez rapidement transformant l’existence du brillant jeune homme plein de vie en un dur et long combat contre cette maladie insidieuse qui entre errances médicales (« chercher le traitement adéquat équivalait à chercher une pépite dans un torrent agité »), lourdeurs administratives et montagnes russes émotionnelles ne lui laisserait plus aucun répit. « Rien n’est plus lourd et plus pesant que la folie. L’aliénation, c’est-à-dire la perte du jugement, du libre arbitre, la dépossession de sa raison, de son autonomie, de sa crédibilité, la dépossession de tout ce qui fait soi [...] À cinquante ans c’était déjà un vieil homme usé et épuisé par la vie ». Comme un poète, il est sur une île, il est en exil ou en relégation [...] Pendant presque quarante ans mon frère aura été là sans plus vraiment être là. Lui, mais plus lui. Un autre. » Un frère, bien qu’il aborde la schizophrénie (trouble mental d’origine multifactorielle qui présente une grande hétérogénéité des symptômes avec leurs caractéristiques cliniques et biologiques propres se déclarant ordinairement à la fin de l’adolescence ou au début de l’âge adulte et touchant en France environ six cent mille personnes) qui a détruit l’existence d’Édouard ce frère bien aimé, n’est ni un traité médical, ni le témoignage d’un schizophrène et n’est que partiellement le rapport de son frère auteur et témoin au jour le jour de ce drame. Il a fallu à l’auteur, autant par respect pour son frère que pour mettre à distance la douleur et la colère contre le sort, la drogue ou le milieu médical, plus de deux ans avant de trouver le bon angle et la façon la plus juste de rapporter non seulement la maladie et ses ravages mais avant tout de nous faire découvrir Édouard, l’homme qui se cachait derrière le malade. Coucher sur le papier son passé, la personnalité de cet enfant et cet adolescent dont il avait fait son héros, évoquer avec émotion des moments partagés témoins de l’intensité de leur relation, raconter son existence d’étudiant, de musicien et de salarié dans le monde audiovisuel ou le cinéma d’avant le diagnostic fatal de schizophrénie. Enfin, à l’aube de sa trentaine aborder la coexistence d’Édouard avec la maladie, sa prise en charge, la lutte avec ses hauts et ses bas qu’il a courageusement menée contre elle tant qu’il a pu garder une vie sociale, culturelle et amicale. Lui restituer son humanité et sa fierté c’est aussi rendre hommage au combat courageux, lucide et désespéré qu’il a mené durant presque trente ans contre cette schizophrénie qui progressivement l’a réduit à l’état d’épave. Parallèlement, ce texte ouvre la porte sur des éléments plus intimes concernant celui qui écrit et celui à qui il s’adresse. Il redonne vie, le temps du récit, au duo que formaient les deux frères par le biais des souvenirs d’enfance et d’adolescence partagés (deux ans à cet âge c’est fort peu), de leur attirance commune pour la nature, de leurs découvertes musicales, de leurs bêtises bravaches ou leurs premières amours et c’est avec beaucoup de pudeur mais une émotion palpable que l’auteur nous permet d’y assister en toute discrétion comme par le trou de la serrure. « Je vois des moments très précis, des shots visuels, des séquences ultra-courtes [...] il y a de la joies et beaucoup de rires. » Quand le déni de la maladie devient impossible, les cartes sont rebattues : la schizophrénie renverse les rôles attribuant au petit frère la charge de veiller sur son aîné aujourd’hui fragilisé qui ne survit en autonomie qu’avec un traitement médical lourd. Mais malgré les visites ou les appels téléphoniques réguliers entre les deux, Édouard cloîtré dans son deux-pièces laissé à l’abandon avec l’ennui et le vide comme seuls compagnons se remet à consommer le soir, en dépit de la totale interdiction du médecin qui le suit et en cachette de son frère, de l’alcool et du haschich au risque de déclencher une nouvelle crise. Dans un tel contexte, malgré l’affection encore vive qui les lie tous deux, la complicité petit à petit s’étiole et bien que chacun cherche à donner le change la communication devient pesante laissant de plus en plus de place au silence et à une frustration réciproque. C’est, outre quelques scènes familiales et celle du décès du malade, la période où Antoine, l’aîné de la fratrie, intervient car face à ce drame qui les concerne tous Édouard a de la chance. Tous sont derrière lui et il est très entouré. Un frère glisse ainsi doucement vers une autre problématique : le rôle et la souffrance de chaque membre de la famille paradoxalement soudée par l’amour mais rongée par la culpabilité et l’impuissance à aider celui qui se noie sous leurs yeux. C’est Antoine, ce garçon solide marié et père de famille qui relayera celui qui a tout investi dans cette relation fusionnelle avec Édouard (« Lui non plus n’a jamais abandonné ») quand assister sans rien pouvoir faire à la disparition lente dans sa trentaine de son frangin qui n’est plus que le reflet déformé et évanescent de celui qu’il était lui devient insupportable, en cas d’absence ou quand le découragement l’emporte. La mère des trois garçons est une femme forte qui sait encaisser en silence et pardonne tout. Édouard semble toujours avoir été son préféré, son protégé. Ce fut « la première à savoir ce qui se passait, la première à comprendre, dès la fin de l'adolescence. Quand il aura des comportements un peu…. bizarres, excessifs, inappropriés, fantasques, elle saura. » « Elle l’a défendu, toujours. Elle a accepté tout » de ce fils hors du commun même si celui-ci se sentant dépendant affectivement d’elle et infantilisé par cet amour inconditionnel et ses débordements affectifs a pu parfois se montrer non dangereux mais agressif et violent à son égard. Le père, un homme rude un peu dépassé qui a mis du temps à accepter et à ne pas juger ce fils auquel il ne comprenait rien, fait son possible depuis qu’un diagnostic médical a été posé sur son deuxième fils pour l’aider comme il peut. Il lui verse même, depuis que celui-ci n’est plus en état de travailler et que l’allocation mensuelle versée pour son handicap par l’état ne lui permet pas de régler son loyer et ses dépenses quotidiennes, une pension pour lui permettre de vivre décemment. De son côté Édouard ne lui pardonnera jamais de l’avoir fait « interner de force » lors d’une crise violente chez eux et affiche depuis avec ses parents une attitude très distante. « Face à un psychotique il n’y a qu’une ligne à tenir, lui dire et lui faire comprendre par son attitude qu’on sera éternellement là pour lui. C’est ce que mes parents ont fait. » écrit l’auteur. Pour tous la schizophrénie d’Édouard est un terrible fardeau, usant, déstabilisant, révoltant, qui les confronte si violemment à leur impuissance qu’ils ne peuvent s’empêcher d’éprouver une terrible envie de fuir et un besoin de se mettre parfois à distance pour tenir sur la durée. « Il m’a fallu presque 20 ans pour admettre que j’avais un propre destin, une vie à moi » écrit David. David Thomas, nouvelliste plusieurs fois primé (prix de la nouvelle de l’Académie française en 2021, Goncourt de la nouvelle en 2023), entreprend avec Un frère son premier roman et son premier récit d’inspiration autobiographique. Pour aborder la vie d’Édouard, ce frère très proche souffrant de schizophrénie décédé deux ans plus tôt, l’auteur s’y positionne en assumant son rôle de frère complice mais aussi de narrateur à la première personne du singulier. Cela lui permet notamment d’y introduire quelques références littéraires et des réflexions sur l’écriture elle-même, d’y évoquer les motivations, les questionnements, les difficultés, les choix qui se sont présentés à lui au fil de la concrétisation de son projet, de l’idée première à sa maturation. Parmi les questions récurrentes qu’il se pose, il y a celle de sa légitimité à livrer à tous l’histoire de ce frère adulé sans violer son intimité puis celle de l’angle à adopter pour réussir à coucher sur le papier ce qu’il n’a pas su lui dire avant qu’il ne soit trop tard pour le faire. « Comment écrire cette histoire sans trahir ? » C’est dans un poème de Michaux extrait d’un recueil pioché dans sa bibliothèque qu’il trouve finalement un chemin. Puisqu’il se donne pour but premier de « transformer sa peine en présence, il s’aperçoit soudain que la seule clef possible est de remonter à la source » pour « accéder à une perception du monde qui était la sienne pour le retrouver » et reconstituer le lien qui dans l’enfance les a unis. « C’est de les réunir tous deux dans la lumière comme dans le drame. » Ne pas focaliser son récit sur les presque quarante ans de sa maladie et ses ravages ni aux répercutions qui en avaient résulté sur toute sa famille mais faire appel aux souvenir drôles, heureux ou émouvants pour lui redonner vie, le dire lui dans son humanité et sa fierté d’homme, s’appuyer sur leur vécu commun d’avant les crises pour « ne pas laisser la noirceur et la dureté l’emporter car cela aurait signifié que la maladie a été la plus forte, qu’il s’est battu en vain ». « Je n’ai pas hésité une seconde à forcer un peu le trait, à en faire un peu trop, à embellir, à m’approcher au plus près du ressenti et de la perception du monde d’Édouard, mon frère, jusqu’à frôler la glorification. Et maintenant que j’en ai pris conscience, je l’assume complètement parce qu’il s’est clarifié que je n’ai rien décidé, c’est le lien que j’ai eu avec lui qui a décidé. Ce lien il a été plus fort que la lucidité ou l’exactitude. Je sais bien que j’ai tordu le réel, que je l’ai grossi là, dédaigné ailleurs, oublié ici, transformé plus loin. C’était si délicieux de l’idéaliser. Je sais bien que mon frère n’était pas parfait. Il était comme vous, comme moi, comme tout le monde [...] ce que j’ai écrit ne serait donc qu’affabulation ? On s’arrange tous avec le réel. Ceci est un roman ou un récit, peu importe, il n’a pas d’autre objet que d’ordonner un réel éparpillé et de le recomposer pour le rendre supportable. [...] ce qui compte c’est l’image, celle qu’on se fabrique et qu’on garde. » Un frère est un récit intime chargé d'émotions d’autant plus intenses que l’auteur a dû les refouler pendant trente ans. Comme le titre et la couverture l’affichent, c’est Édouard qui est l’âme de ce livre. David Thomas voyageant dans le temps à la recherche de ce grand frère qui avait ébloui sa jeunesse réussit par la force de ses souvenirs à reléguer la schizophrénie qui lui a volé son frère au second plan, comme une ombre, pour retrouver son frère bien aimé d’avant ses crises afin de lui redonner sa place dans la lumière, l’enthousiasme, l’amour et la joie, lui restituer son humanité et sa fierté, rendre hommage à ses qualités, sa fantaisie et sa beauté d’autrefois mais aussi au courage qu’il a montré toute sa vie d’homme libre ou face à la maladie. Le récit de ces retrouvailles posthumes qui, quelques années après l’enterrement, lui offre la possibilité de lui délivrer le message d’admiration et de reconnaissance qu’il n’a pu lui transmettre alors est touchant, pudique mais sans masque, fort et sensible, tendre et violent, douloureux et lumineux. Le lecteur qui l’accompagne dans cet étrange voyage vers le passé ne peut que vibrer avec ce duo magnifique et se laisser éblouir par la beauté de cette déclaration d’amour fraternel. Un bijou. Dominique Baillon-Lalande (12/02/26) |
Sommaire Lectures ![]() L’Olivier 144 pages - 19,50 €
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