Retour à l'accueil du site





Juan Gabriel VÁSQUEZ


Les noms de Feliza


Ce roman est une biographie de la sculptrice colombienne Feliza Bursztyn (1933-1982), artiste en sculpture sur métal. C’est aussi un portrait de la Colombie et un portrait d’une époque que l’auteur est trop jeune pour avoir connue.

Ce récit qui n’est ni linéaire ni chronologique tourne autour, comme une obsession, de la mort brutale de l’artiste, qui eut lieu à Paris le 8 janvier 1982 par un temps glacial. Pour s’imprégner des lieux où Feliza a vécu, Juan Gabriel Vásquez sillonne le quartier où elle vivait, les ateliers qu’elle a fréquentés, ceux où elle a appris à modeler, puis à sculpter.
« Toute une vie contenue dans quelques rues parisiennes, songeais-je en les parcourant, ridiculement convaincu que voir souvent ce qu’elle-même avait vu était, pour moi, le seul moyen de comprendre ce qui l’avait conduite à mourir aussi jeune, à quarante-huit ans à peine, et aussi loin, à huit mille kilomètres de ce pays qui est le nôtre et qu’elle avait toujours aimé alors qu’il l’avait tant fait souffrir. »

Pour reconstruire l’existence de Feliza, l’auteur accumule des photographies, des documents, les heures de conversation avec ceux et celles qui l’avaient côtoyée, en particulier son mari, Pablo Leyva.  Ce sont des souvenirs douloureux que l’auteur contraint Pablo à évoquer et il se demande s’il n’est pas un intrus, un impertinent à le questionner ainsi.

De très nombreux personnages du monde artistique et politique sont évoqués dans ce roman. Entre autres, Gabriel Garcia Márquez qui fut son « ange gardien », Régis Debray, alors conseiller de François Mitterrand pour l’Amérique latine, qui l’aide à obtenir une bourse du ministère de la Culture et un atelier. Ses professeurs : Zadkine qu’elle décrit avec tendresse, César plus rude mais qui lui apprend à souder le métal, Giacometti qui l’inspire.

Feliza vient d’une famille de Juifs polonais qui s’est exilée en Colombie dans les années 1930, au moment de la montée du nazisme. Lors d’une visite au mémorial de la Shoah qu’elle fait avec Pablo, elle raconte l’histoire de son grand-père Isaac qui aurait pu rester à New York mais avait choisi de rentrer pour « retourner auprès des siens, les accompagner » et il avait été pendu. Le sort de ce grand-père fait écho à son propre exil de la Colombie qu’elle a quittée après avoir été arrêtée et longuement interrogée les yeux bandés. Ce qu’elle nomme le « vendredi des ténèbres ». Dix-huit militaires pénètrent dans son domicile à 5h du matin, fouillent et volent ses bijoux. Ils trouvent un pistolet Beretta hors d’usage et l’accusent de port d’arme illégal. Quitter son pays lui fait mal. Sa maison, son atelier, ses œuvres lui manquent. Quand Pablo la rejoint à Paris, elle lui demande de ramener une série de figurines en bronze. « Rondes et polies, elles avaient quelque chose de primitif et d’émouvant, évoquant des créatures sans défense qui donnent envie qu’on veille sur elles. Elle avait demandé à Pablo de les prendre afin qu’elles l’aident à préserver un lien avec son pays : un peu comme les miettes de pain des contes pour enfants, qui leur permettent de rentrer chez eux quand ils s’égarent dans la forêt. »

À plusieurs périodes, la Colombie connaît la violence et la répression. En 1948, Bogota est un terrain miné. Feliza termine ses années de lycée à New York pour fuir le danger. Puis elle fréquente les musées et étudie l’art. Elle se marie très jeune avec Larry, « le mari new-yorkais au sourire enfantin et aux joues roses de bon voisin qui tond sa pelouse le dimanche ». Elle a trois filles qui la rendent heureuse mais quand elle veut reprendre la peinture et voir ses amies artistes, Larry l’en empêche. Elle quitte Larry qui refuse le divorce et entame une liaison passionnée avec Jorge Gaitán Duran, poète.

Plus tard, elle exposera à Cuba. Sans être communiste, Feliza a soif de liberté et admire le peuple cubain qu’elle tente d’aider, ce qui est très mal vu par le pouvoir colombien et sera à l’origine de son arrestation.
« De Cuba, de nouvelles libertés irradieraient sur tout le continent. Des libertés, oui, qui avant la révolution ne leur avaient pas paru possibles, et dans lesquelles Feliza tenait à s’inscrire. Elle avait quitté son pays en tant qu’épouse retenue prisonnière et mère absente ; elle avait désormais l’intention d’y revenir en femme libre : libre d’être une artiste et libre d’être une femme. Libre une fois encore d’inventer sa propre vie. »

Quelques transcriptions d’interviews avec des journalistes colombiens sont hilarantes et montrent que Feliza n’a pas froid aux yeux. Elle n’a pas peur de la répression et affirme son point de vue avec courage. Cette femme est très attachante et le récit délicat et empathique qu’en fait Juan Gabriel Vásquez nous la fait aimer.

Nadine Dutier 
(30/10/26)    



Retour
Sommaire
Lectures








Seuil

(août 2026)
304 pages - 23,50 €

Version numérique:
16,99 €


Traduit de l’espagnol
(Colombie)
par Isabelle Gugnon













Juan Gabriel Vásquez,
écrivain et journaliste,
né à Bogota en 1973,
a déjà publié
une dizaine de livres.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia