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Deon MEYER


La proie


Dans cette septième enquête du capitaine de police Benny Griessel, on sent la colère de l’auteur contre la corruption qui a sévi en Afrique du Sud pendant la présidence de Jacob Zuma. Ici, la guerre contre les corrompus se mène sur deux fronts, au fil de deux histoires qui se déroulent en parallèle, l’une en Europe et l’autre en Afrique du Sud, mais qui, bien sûr, ne sont pas totalement sans lien entre elles.

À Bordeaux nous rencontrons Daniel Darret, « un grand Noir » qui mène une vie tranquille et travaille dans l’atelier d’un ébéniste Asperger dont la femme tient un magasin d’antiquités. Mais ce même Darret est aussi capable de mettre en fuite, à lui seul, cinq voyous sur le point d’attaquer une femme à la nuit tombée dans un parc de la ville. Un vrai professionnel des sports de combat ! Alors pourquoi cette double personnalité ? On comprend vite que Darret voudrait oublier un lourd passé.
Il s’appelle en réalité Tobela Mpayipheli, surnommé Tiny, et c’est un ancien du KGB qui a rejoint l’ANC, déjà rencontré dans Le Pic du Diable. On vient lui demander de reprendre du service pour une mission très précise. Il va devoir quitter Bordeaux pour Paris en passant par Amsterdam.

En Afrique du Sud, Benny Briessel et son collègue Vaughn Cupido, deux membres des Hawks, l’élite de la police, sont chargés de découvrir ce qui est arrivé à un homme, Johnson Johnson, jeté par la fenêtre d’un train et retrouvé mort sur le bord de la voie. Ancien policier, Johnson Johnson s’est reconverti dans la sécurité et a été embauché comme garde du corps d’une touriste hollandaise voyageant dans le train-hôtel de luxe Rovos. Peu d’indices dans son compartiment à part la disparition de son ordinateur.  Le relevé de ses communications téléphoniques indique que son dernier appel, juste avant sa mort, a été pour un sergent de la police sud-africaine mais dès que les enquêteurs essaient d’en connaître le contenu, on refuse de leur répondre. La hiérarchie veut classer au plus vite ce meurtre, comme un suicide ou un accident, peu importe, et interdit toute recherche à son sujet.
Evidemment, ça ne convient pas à Briessel et Cupido qui vont devoir prendre des risques pour comprendre ce qui se cache derrière ce crime.

Comme Tiny, Briessel ou Cupido, ils sont encore nombreux à rester fidèles à l’idéal de Mandela et à ressentir de la haine pour le gouvernement de Jacob Zuma qui a mis en place une monstrueuse « kleptocratie ». « Le président a systématiquement poignardé dans le dos de bons, de fidèles, d'honnêtes vétérans de la Lutte, des camarades, des amis, des frères. Il les a éjectés de postes importants pour les remplacer par ses laquais. Un coup d'État bien planifié, sans la moindre goutte de sang, avec un seul but : voler. Avec la collaboration des trois Indiens. Et pour s'en sortir, il a corrompu des membres du parquet national, de la police, du Trésor, de l'Agence de sécurité nationale, la SSA, et beaucoup de membres de son parti avec de l'argent, de l'argent volé, et des promesses de plus d'argent encore. De sorte qu'il se sent protégé, même contre les coups de boutoir de la démocratie. […]
Le président et sa racaille ont pillé. Des milliards et des milliards. Des milliers de milliards. Dépouillé les institutions étatiques. Blanchi à l'étranger les sommes détournées. Avec l'aide de ceux qui prétendaient ne rien voir, ou en soudoyant des maisons d'audit internationales, connues et respectées, des fournisseurs de logiciels, des conseillers en communication, des banques. Des institutions britanniques, allemandes, américaines. Âpres au gain. De l'argent avec lequel on aurait pu améliorer la condition des populations opprimées, des fonds qui auraient pu créer des emplois, bâtir de nouvelles structures, rétablir l'économie. De l'argent qui aurait allégé le sort des plus pauvres. L'Afrique, une fois de plus volée, violée. »

Evidemment, si l’enquête concerne des protégés du pouvoir, on comprend que dans un tel système, il soit à la fois difficile et dangereux de chercher la vérité…

[Pour en savoir plus sur ces « trois Indiens », les frères Gupta, qui ont détourné des sommes colossales avec l’aide de la famille Zuma, on peut lire par exemple cet article d’Adrien Barbier dans Le Monde. ]

Pour donner un peu plus de légèreté et d’humanité au roman, on suit les conversations des deux enquêteurs préoccupés par leurs problèmes personnels.
Benny Briessel a cessé de boire depuis huit mois avec l’aide d’une psy et des Alcooliques Anonymes mais aussi d’Alexa, sa compagne qui lutte comme lui contre l’alcool. Il veut lui proposer le mariage. Mais où et comment, ce sont les questions qui l’obsèdent. Il voudrait tellement « lui donner une soirée avec demande en mariage mémorable et qu'elle pourra raconter à l'envi. Une soirée digne d'elle. » Mais il faut que ce soit une surprise…
De son côté, son collègue Vaughn Cupido vit avec Desiree qui a un fils, Donovan, dont il cherche à se rapprocher mais le dégoût vis à vis de la police corrompue est tellement fort dans la population que les policiers intègres sont mis dans le même sac que les pourris.
La veille au soir, Donovan était avec un de ses copains, Brantley, qui ne s’est pas gêné pour mettre en doute son honnêteté.
« Brantley, tout content de sa petite gueule, me dit : " Tu fais partie des Hawks ?" Je réponds : "Oui, mon vieux, je suis capitaine chez les Hawks." Et il me lance : "Mon père dit que vous êtes dévoyés." Je demande : "Dévoyés, ça veut dire quoi ?" Il me dit : "Ouais, ces escrocs indiens qui ont dévoyé le président... Mon papa dit que les Hawks sont aussi corrompus, ils le sont tous maintenant, vous mangez dans la main de ces Indiens, vous vous enrichissez avec des enveloppes sous la table, et les gens deviennent encore plus pauvres avec tous ces dévoyés." Benny, tu sais comme j'aime les Hawks. C'est ma vie. Ma fierté. Et voilà que ce Brantley se met à me déconsidérer devant Donovan. Ce gamin que j'essaie d'amadouer depuis des mois, ce gamin dont je cherche à gagner la confiance, parce que je suis sérieux en ce qui concerne Desiree et que je sais que le chemin d'une vraie relation avec elle passe par son fils. Et voilà que Brantley balance cette histoire de dévoyés, et je vois que Donovan se met à me regarder d'un air entendu, genre "j'ai toujours su que ce type cachait quelque chose". »
Ulcéré, Cupido est bien décidé à prouver son intégrité à Donovan, quitte à prendre tous les risques.

Roman politique, roman policier, roman d’aventures, l’ensemble est vraiment très riche. On suit avec autant d’intérêt que de plaisir d’un côté Tiny qu’on vient sortir de sa retraite bordelaise pour le remettre en action et d’autre part les deux enquêteurs en Afrique du Sud obligés de surmonter tous les obstacles dressés sur leur route par le pouvoir tout en réglant leurs problèmes personnels. Difficile de s’ennuyer quand on est ainsi tenu en haleine de la première à la dernière page. Un livre non seulement passionnant mais tout à fait nécessaire pour dénoncer la corruption du régime et courageux de la part d’un auteur qui vit toujours en Afrique du Sud.

Serge Cabrol 
(21/09/20)    



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Noir & polar







 Deon MEYER, La proie
Gallimard / Série noire

(Août 2020)
576 pages - 18 €

Version numérique
12,99 €


Traduit de l'afrikaans
par Georges Lory










Deon Meyer,
né en 1958 à Paarl (Afrique du Sud), journaliste, scénariste et réalisateur, a déjà publié une quinzaine de romans traduits dans une trentaine de pays et reçu plusieurs prix littéraires.