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Agnès DUMONT & Patrick DUPUIS


Une mort pas très catholique


Dans la ville universitaire de Louvain-la-Neuve, en Belgique, un propriétaire en voyage ne parvenant à joindre son locataire a demandé à Roger Staquet, ancien inspecteur à la retraite qui arrondit ses fins de mois en assurant le gardiennage de l’immeuble pendant les vacances, d’aller voir de quoi il retourne. Devant la porte une odeur l’alerte et il fait venir un serrurier pour ouvrir la porte devant témoin. Il ne s’est pas trompé, à l’intérieur gît le cadavre du cinquantenaire de corpulence moyenne qui louait le logement. La mort remonte à plusieurs jours, la porte d’entrée était fermée à clé de l’intérieur et une seringue traîne sur la table de nuit. L’homme étant comme le confirme son médecin résidant à l’étage du dessous atteint de diabète, le commissaire-adjoint venu sur place en conclut qu’il s’agit d’une mort naturelle et décide de classer rapidement le dossier. 

Roger ressent un malaise face à ce défunt en pyjama les bras le long du corps gisant sur un lit non défait au-dessus de la couette alors qu’il faisait à peine 12°, cette seringue posée bien en vue l’interpelle ainsi que le téléphone décroché, « Ça téléphone pourtant peu, un mort ». Le jeune policier de quartier, Paul Ben Minoun, premier arrivé sur les lieux à l’appel du serrurier, semble lui aussi dubitatif : tout cela « sent la mise en scène ». Les deux hommes partageant leurs questionnements sympathisent. Roger en retraite et veuf depuis trois ans ayant du mal à occuper son temps de façon un peu excitante et Paul voyant là l’opportunité d’occuper ce week-end de trois jours sans trop penser à celle qui après plusieurs années de vie commune vient de le larguer, les deux hommes décident de profiter de ce temps imparti pour enquêter ensemble de façon officieuse sur cette affaire.  Ce délai leur permettra-t-il de trouver assez d’éléments pour persuader le commissaire-adjoint de poursuivre l’enquête et de demander une autopsie ?

Si aucun agenda, carnet d’adresses ou ordinateur ne se trouvaient au domicile de la victime, le téléphone portable retrouvé dans la voiture du défunt et des visites informelles chez ses proches pourront peut-être apporter des renseignements suffisants pour ouvrir des pistes d’investigations intéressantes.
Qui aurait pu tuer Pio Alessandri ?
Cette ancienne et fort belle épouse de quarante et un an, Karine Vermeulen, qui cache mal son indifférence voire son soulagement à l’annonce de la mort de celui qui « l’a claquemurée dans un enfer de cinq années, jusqu’à vouloir la précipiter dans un lit pour augmenter le bénéfice d’une transaction » et apprend à Paul le goût affirmé de son ex pour les très jeunes filles ?  
Stéphane Brunon, l’associé de ce négociant en textile qui avait monté un trafic d’import-export de faux polos Lacoste fort lucratif, un rival ou, même si l’affaire reste modeste et ne concerne que quelques petits magasins en Belgique, une branche de la mafia ?
Clarisse Dubois, cette belle étudiante en journalisme engagée dans la protection des sans-papiers qui aurait enquêté sur le réseau « Sugar babies » connectant de jeunes étudiantes dans le besoin avec des hommes d’âge mûr libidineux prêts à les aider financièrement contre de menus services, que Pio a tenté de joindre le soir de son décès ?
Le docteur Bauwens ayant entretenu avec la victime des relations de voisinage amicales qui se targue d’un goût prononcé pour la photographie et affiche dans son appartement des clichés en grand format d’une jeune fille assez déshabillée qu’il dit sa nièce ?
Les suspects s’accumulent mais le mobile de ce crime éventuel échappe toujours à nos deux enquêteurs qui pourraient bien se mettre en situation délicate et payer cher l’illégalité de leur démarche commune….     

 

               Une mort pas très catholique est un polar écrit à quatre mains par Agnès Dumont et Patrick Dupuis. La première a déjà publié deux polars, genre qu’elle dit apprécier « parce qu’il allie le suspense du récit et un regard inquisiteur sur la société et ses dérives », et plusieurs recueils de nouvelles ; lui est à la fois nouvelliste et fondateur des éditions Quadrature spécialisées dans la nouvelle. Les deux témoignent de la même admiration pour Simenon. Si elle vit à Liège, Patrick Dupuis lui vit depuis cinquante ans à Louvain-la-Neuve qu’il a vue grandir et avec laquelle il entretient une relation affective forte. Cela se ressent dans Une mort pas très catholique où la ville universitaire qui sert de cadre au roman est décrite en détail et presque amoureusement par Roger, néo-louvaniste de la première heure. Son plaisir de faire découvrir au jeune policier qui vit à Namur les dessous de cette ville nouvelle surgie des champs de betteraves, avec son lac, ses rues piétonnes et ses places aux bars animés lors de leur rendez-vous journalier est palpable et communicatif. Cela contribue réellement à l’atmosphère du récit.
Mais ce qui fait de ce polar ce qu’il est, au-delà de son intrigue dynamique construite sur trois jours, de la découverte du corps au dénouement, et des indications strictement policières comme les différents noms de la « drogue du violeur », les techniques de riposte à adopter face à un homme armé ou la technique dite « à la clé molle » pour ouvrir et refermer une porte sans laisser trace, dispersées dans le roman, c’est avant tout le duo formé par le flic retraité et le policier de vingt-six ans qui par souci d’efficacité vont unir leurs forces pour cette enquête. « Pourquoi avait-il proposé cette rencontre au jeune policier ? (…) Envie de goûter à nouveau aux joies du métier ? Désir d’aider un jeune type en début de carrière ? Ou volonté de se prouver qu’il n’était pas encore totalement rouillé, peut-être. » Leur collaboration peu académique fonctionne assez bien même si (ou parce que) Paul est persuadé que Staquet peut lui apprendre beaucoup. « N'y croyez pas trop. L'expérience n'est jamais que la somme des bêtises accumulées tout au long d'une vie. » « Ça ne se transmet pas », lui dit rapidement Roger qui exige le tutoiement pour les mettre à égalité. Beaucoup de choses pourtant outre leur âge les opposent : l’un termine ses soirées au Marc quand l’autre est « un flic pratiquant » qui ne carbure qu’au jus de fruit quand il est en service ou doit prendre le volant ; l’un se désole de ne trouver aucun agenda ou répertoire d’adresses dans l’appartement du mort quand l’autre s’obstine à percer le mot de passe du smartphone découvert dans son véhicule en vue d’y trouver des contacts et messages utiles ; le vieux est un Belge pure souche quand l’autre est né d’une union mixte entre une mère belge et un père marocain ce qui implicitement signifie avoir été confronté au racisme ordinaire à l’école puis à la police ; Roger est un anar grincheux quand Paul est un timide qui a tout à prouver. Mais pour tous les deux cette relation occasionnelle où ils décident chaque jour ensemble du programme de visites et d’entretiens menés par Paul avant de les débriefer le soir, ce partage et ces échanges ressembleraient presque, finalement, à une amitié naissante. Ce tandem intergénérationnel qu’aucun rapport hiérarchique ne lie permet d’aborder indirectement les questions de l’expérience, de la transmission, de la complémentarité des partenaires et de l’évolution des méthodes policières tout en évoquant plus personnellement le multiculturalisme, l’évolution des mœurs. En ressort le bénéfice que cette union des forces et cette fraternité entre deux individus qu’a priori tout sépare produisent. La jeunesse de Paul est aussi le moyen utilisé par les auteurs pour pointer du doigt certains travers de cette société actuelle dans laquelle l’intrigue prend place, que ce soient l’actualité économique avec le focus sur la corruption et le trafic à travers les activités du mort, l’écologie à travers les problématiques de la pollution du lac par les déchets ou celle de la place de la voiture en milieu urbain, la réalité sociale des étudiants et des sans-papiers à travers le réseau des « Sugar Babies » avec son corollaire indirect qu’est l’exploitation pornographique.  
Parmi les personnages secondaires (majoritairement des suspects interrogés par Paul) on retrouve, avec l’ancienne compagne du mort et surtout Clarisse Dubois la jeune militante lumineuse, de beaux personnages de femmes au charme desquelles le jeune policier est loin de rester insensible tandis que l’ombre de l’épouse décédée de Roger plane encore dans son appartement. Il s’en dégage une belle sensibilité venant en marge renforcer l’humanité renvoyée par les deux policiers face à la noirceur qu’ils fouillent pour trouver la vérité sur le meurtre probable du peu recommandable Pio Alessandri.     

L'écriture à quatre mains est une vieille tradition en littérature policière, ce ne sont pas Pierre Boileau et Thomas Narcejac qui sous le nom de Boileau-Narcejac signèrent quarante-trois romans dont certains ont donné lieu à de célèbres adaptations cinématographiques dont celles de Henri-Georges Clouzot (Les diaboliques) et Alfred Hitchcock (Sueurs froides) qui l’auraient nié. Agnès Dumont et Patrick Dupuis, sans qu’il soit simple de deviner quelle est la part de l’une ou de l’autre, ont réussi leur pari. Dans cette enquête menée sans temps morts d’une plume fluide et sobre sur les codes classiques de la littérature policière, le fantôme de Georges Simenon, par l’importance apportée à la ville où se déroule l’intrigue et ce regard bienveillant porté sur les personnes ordinaires rencontrées, plane malicieusement aux côtés des auteurs. Ce n’est pas le lecteur qui s’en plaindra.   
L’idée de tempérer la noirceur de l’intrigue par la fraternité unissant ce duo d’enquêteurs sympathiques et chaleureux est excellente et le lecteur passe à leurs côtés un fort agréable moment. Il paraîtrait que les deux comparses d’écriture auraient l’intention de récidiver avec un petit deuxième situé cette fois à Liège. On sera au rendez-vous.  

Dominique baillon-Lalande 
(20/07/20)    



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Noir & polar









Patrick DUPUIS & Agnès DUMONT, Une mort  pas très catholique
Weyrich
Collection Noir corbeau
(Mai 2020)
192 pages - 17













Agnès Dumont
vit et travaille à Liège.


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de nouvelles
d'Agnès Dumont :

Mola mola

À qui se fier ?













Patrick Dupuis,

né en Belgique en 1950, nouvelliste et romancier,
a cofondé les éditions Quadrature en 2004.


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Nuageux à serein

Enfin seuls ?