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Eddy L. HARRIS

Mississippi Solo


Ce récit publié aux États-Unis en 1988 vient d’être traduit en français à la faveur d’une nouvelle odyssée sur ce fleuve, trente ans après la première.
Descendre le Mississippi, long fleuve de 4000 km est une expédition dangereuse, surtout en canoë ; les rapides, les tourbillons, les animaux sauvages (ours, alligators et poissons chats), les barges et les remorqueurs, les plaques de glace et les arbres à la dérive, le froid et le vent, les vagues qui malmènent le canoë et l’entrainent n’importe où.
« Monter dans un canoë à la source du Mississippi, direction La Nouvelle-Orléans, personne ne fait ça, s’il est normal et sain d’esprit. Peut-être à cause du danger encouru, ou parce que cela révèle un excès de désir et de détermination, de passion et de volonté, ou peut-être est-ce simplement trop inhabituel. »
En effet ses amis le découragent et se moquent de lui. Pourtant cette pensée le tenaille, mais sans canoë, sans matériel de camping et sans argent, il se sent anéanti. C’est alors qu’il en parle à un vieil ami qui l’écoute, le comprend et lui fait confiance. Mais cet ami lui rappelle qu’un autre danger le guette dans le Sud où on n’aime pas beaucoup les Noirs. « Tes amis n’ont peut-être pas envie que tu te fasses tirer dessus dans les bois par un cul-terreux. »
Le récit qu’Eddy L. Harris fait de son long voyage est à la fois une ode à la beauté de la nature sauvage et puissante, à la beauté du fleuve et de ses habitants, et une rencontre humaine extraordinaire. Les hommes et les femmes qu’il croise vont l’aider, l’encourager, parfois lui sauver la vie par un conseil au bon moment ; comment passer une écluse, comment éviter d’être aspiré par un remorqueur, comment déjouer les rapides. C’est un coup de main, un café chaud, une nuit à l’abri dans une couchette. Tous ces signes d’amitié, le voyageur les déguste, en fait son miel.
À partir de Saint Louis, il y découvre une vraie frontière entre le Nord et le Sud : le fleuve est plus sauvage : berges escarpées et marécages. De plus, le Sud a mauvaise presse et Eddy se sent vulnérable dans son canoë. Il est tenté d’interrompre son voyage à Saint Louis mais il veut croire que les gens du Sud « prendront soin de lui comme ils l’ont fait au Nord », que « c’est l’hospitalité et pas le coton qui est souverain ». « J’étais allé trop loin en distance et en émotions pour me retrouver échoué au milieu de nulle part (…) je peux continuer et je le ferai (…) c’était mon fleuve, c’était ma vie et ma joie, la chose la plus folle, la plus géniale, la plus excitante que j’avais jamais faite. »
Cet exploit permet à l’auteur « d’éprouver sa force d’âme et de caractère, son courage et la confiance qu’il a en lui-même et celle qu’il a dans son pays ».
Il y a des journées de frayeur, de douleur, de fatigue extrême, de découragement, mais de vrais bonheurs, les paysages magnifiques qu’il décrit admirablement, les oiseaux qu’il croise et entend et qu’il connaît bien, les animaux qu’il surprend ; écureuils, renards, cerfs. Il sait regarder, écouter et sentir par tous les pores de la peau.  Il en savoure chaque minute. Le lecteur s’en nourrit à son tour, s’en trouve apaisé et comblé.
Le lac Itasca est la source du Mississippi et le point de départ de l’odyssée d’Eddy. « Si sauvage et sereine est la beauté de ce lieu qu’on peinerait à le qualifier de majestueux ou d’imposant, de subjuguant ou de grandiose. Au contraire, il murmure. Il appelle doucement et fredonne, il vous baigne dans une mélodie que vous remarquez enfin, et sentez et voyez finalement, vaporisée autour de vous comme une brume matinale tiède et printanière, ravissante et apaisante jusqu’à vous rendre à la fois silencieux et sur le point de hurler de joie. »
Les flots du Mississippi ont transporté des gens, des marchandises et brassé les cultures : il incarne le pouvoir et le mythe des Etats-Unis. La conviction d’Eddy L. Harris est que s’attaquer au racisme américain est plus facile face à un individu ; « à grande échelle, en revanche, l’entamer est aussi laborieux que de sculpter du granit. »
Ce récit a eu beaucoup de succès, d’autres livres ont suivi sur les traces de l’Amérique de l’esclavage et du racisme au quotidien « Southern Haunted Dream », puis, Harlem, Jupiter et Moi, ou encore Paris en noir et black. On y retrouve l’histoire des Noirs américains, de l’esclavage à l’intégration, en passant par le rejet et la ségrégation.
Ce récit qui date de trente ans a une actualité renouvelée par le mouvement « Black lives matter ». Comme le dit Eddy L. Harris « Comme le racisme, le Mississippi nous a accompagnés depuis le tout début. Les deux nous accompagneront sans doute également jusqu’à la toute fin. »

Nadine Dutier 
(03/09/20)    



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Lectures








Liana Levi

(Septembre 2020)
336 pages - 20


Traduit de l’anglais
(États-Unis) par
Pascale-Marie Deschamps






Eddy L. Harris,
né à  Indianapolis en 1956, a choisi la France comme point d’ancrage.
Il a aussi publié :
Harlem ; Jupiter et moi
et Paris en noir et black.


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