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Agustín MARTÍNEZ


La mauvaise herbe


Si vous avez envie d’avoir chaud, ou peur, ou de vous plonger dans un suspense original, avec des questions (variées et variables) sorties de l’atmosphère d’un village replié sur lui-même… vous allez être servi·e·s ! Vous aurez toutes ces sensations, des plus vives au plus sournoises, à portée de lecture… Et si vous ne la connaissez pas encore, vous allez la sentir, cette chaleur du Sud de l’Espagne, celle des terres du désert, près d’Almería, celle des vents de sable venus d’Afrique et particulièrement pénétrants. Et vous serez peut-être étonné·e·s d’apprécier au fur et à mesure, l’inconfort palpitant, voire étouffant de ce roman. À condition, bien sûr, d’avoir pris la précaution de vous mettre à l’ombre en sirotant une boisson fraîche. Et si, en plus, une brise bienveillante venait vous chatouiller…

Car vous allez vite constater que l’auteur pénètre dans votre esprit grâce à une écriture qui vous transporte au milieu des senteurs, puisque tout simplement il sait ajuster les précisions suggestives.

Dans le premier chapitre, sorte de prologue, le personnage de Jacobo essaie de reprendre le fil de ses souvenirs. Après avoir abordé les circonstances de son voyage depuis Madrid, lorsque, presque arrivé à destination, il constate : « Ce n’était pas un désert aux dunes arrondies, aux horizons infinis et dorés ; ici tout n’était que ravins, caillasses et terre crevassée. Buissons de cuivre dressés comme des barbelés. » Il vient de sortir du coma, et les souvenirs arrivent dans un certain désordre, comme ces images : « C’est par cette porte qu’ils sont entrés. Je me revois cracher du sang dans le couloir. Mes mains s’agrippaient au sol comme si je dégringolais d’une falaise. » Car ce soir-là,sa femme Irène a été tuée, et lui-même grièvement blessé alors que leur fille Miriam dormait chez des amis.
« Que nous reste-t-il, à part un néant immense aussi vaste et inanimé que le désert, un néant qui a fini par nous engloutir dans sa gueule de ver aveugle grande ouverte, Irène, Miriam et moi ? »
 
Ils avaient donc quitté Madrid pour venir s’installer dans ce petit village près d’ Almería au sud de l’Espagne, Portocarrero. Lui, sa femme Irène, et leur fille Miriam, adolescente de 14 ans. Car après avoir été licencié, il voulait essayer une autre vie dans cette région où ce « cortijo », vieille ferme délabrée héritée des parents d’Irène, pouvait les accueillir. « La maison donnait l’impression d’avoir été abandonnée depuis des lustres. Sous la chaux écaillée, les murs maçonnés étaient visibles. Bruns comme les collines alentour. Irène se débattait avec la porte rouillée qu’elle tentait d’ouvrir. Miriam était sortie de la voiture et regardait d’un air dégoûté ce néant qui les entourait. Des terres mortes. »

Irène va retrouver ses amis d’enfance qui n’ont pas quitté le village, comme  son frère Alberto. Et le couple va compter un peu sur cette « famille » pour trouver des possibilités de travail.

Ils se sont donc installés dans cet endroit rudimentaire, dont l’inconfort abhorré par Miriam, pèse sur eux, et ne semblait pas devoir s’améliorer, compte tenu de leur situation financière. Miriam, cependant a été scolarisée et fréquente quelques jeunes de son âge.

Mais juste avant sa sortie de l’hôpital, le sergent Almera vient alors apprendre à Jacobo, que l’enquête a mis en évidence une série de sms sur le téléphone de sa fille, sms révélateurs où elle affirme vouloir la mort de ses parents. Miriam est donc soupçonnée d’avoir commandité le meurtre. N’ayant que quatorze ans elle a été placée en détention dans un centre, en attendant le procès, son oncle ne voulant pas la garder chez lui. Restent toujours les questions : comment a-t- trouvé de l’argent pour payer les exécutants, et comment a-t-elle pu les engager ? Mais ces derniers, apparemment connus de la police, ont eu le temps de quitter le territoire, sans avoir pu être interpellés. Les investigations se poursuivent, alors que Miriam semble déjà condamnée par le village.

Des personnages sont entrés en scène, plus ou moins importants pour le déroulement de l’histoire et dont les implications seront diverses mais jamais anodines. Ainsi « Le Blond », sorte de chef de village à l’autorité reconnue, riche homme d’affaires et à qui une bonne partie de la population semble être redevable. Nestor, son neveu, fils de la sœur qu’il héberge dans sa belle villa sur la colline. La Fuertes, son mari Gines et Carol leur fille et copine de Miriam.

Et surtout cette avocate, Nora, qui va travailler à montrer l’innocence de Miriam tout en essayant de la soutenir. Pour ce faire elle va chercher à dénouer les fils qui semblent converger vers sa culpabilité. « Nora vit les yeux de Miriam s’embuer. Elle l’avait vue craintive et désespérée au centre de détention. Elle l’avait vue rendre les armes et essayer de se suicider. Mais ensuite, quand Nora avait réussi à la convaincre qu’elle croyait en elle, elle l’avait vue reprendre confiance. Devenir une femme forte, prête à affronter un monde qui l’avait déjà condamnée. »
 
L’énergie de la jeune avocate et ses motivations en feront un personnage important. Et l’auteur continuera à alimenter nos interrogations. Apparaît alors un nom : le Sacrificateur. Qui est-il ? Coupable ? Fantasme ? Indice ? Ainsi tout semble plus compliqué qu’il n’y paraît ! « Le sacrificateur désigne aussi bien l’homme que le couteau avec lequel on égorgeait l’animal. » L’attitude de Miriam, qui reste à l’écart malgré certains éléments de preuve, celle de son père, ou celle du « Blond » comme celle de ces jeunes ados aux amours faciles et contrariées, tout cela va alimenter la densité du récit. Avec bien sûr les retours en arrière, qui ne feront que semer la confusion, en voulant démontrer ce qui a pu fonctionner comme levier !

Et puis, il y aura la peur, sans doute tapie sous les lâchetés ordinaires, les affirmations douteuses, ou les intérêts financiers souterrains. Quant aux violences… « La civilité des villes n’est peut-être qu’une imposture, mais qui voudrait se confronter à notre vraie nature ? L’homme à l’état sauvage, sans normes qui le retiennent, sans obligations sociales pour contenir ses instincts. »

Ce roman est impressionnant, foisonnant, et construit très habilement pour laisser tous les doutes possibles s’articuler et se contrarier jusqu’au bout.
Sans oublier les couleurs et atmosphères peintes avec tant de justesse.

L’auteur, Agustín Martínez, nous offre tout cela avec le plaisir que cette lecture laisse venir, et nous donne l’impression de s’en délecter.
« Il sentait le sable sur son palais, sur ses paupières. Il devenait de plus en plus difficile de respirer. […]
Le chemin débouchait sur une esplanade, au bout de la rambla de Lanùjar. Des pierres modelées comme de l’argile, un sol irrégulier qui rappelait les fonds marins que ces terres avaient été un jour. Et le sel : les dernières traces de l’océan qui avait occupé ce lieu jadis, le sel qui jaillissait à présent du sol et des pierres, blanc comme neige. Un paysage gelé au milieu de l’enfer. »

Anne-Marie Boisson 
(02/06/20)    



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Noir & polar








Actes Noirs
(Mars 2020)
400 pages - 23

Version numérique
16, 99



Traduit de l’espagnol par
Amandine PY










Agustín Martínez,

né en Espagne en 1975, est écrivain et scénariste. La mauvaise herbe est
son deuxième roman.