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Nadine MONFILS


Le souffleur de nuages



Franck est un chauffeur de taxi parisien qui aime son métier pour les rencontres fugaces que celui-ci lui procure. « Le taxi est un livre ouvert, une sorte de confessionnal. » Depuis que l’homme qu’il aimait l’a quitté, il se préserve et vit en solitaire avec le chat de sa grand-mère. Quand celui-ci, substitut de la présence grand-maternelle, vient à disparaître à son tour, l’homme s’en trouve profondément affecté. Un appel vient le sortir de son chagrin. Une cliente à la voix de jeune fille le demande pour une course.

C’est Hélène, frêle institutrice et veuve fantasque aux cheveux blancs qui l’attend avec sa valise devant la porte de son domicile grande ouverte. « Comme ça, tout le monde pourra entrer et se servir…» explique-t-elle au chauffeur qui s’en inquiète, ajoutant avec malice que ce sera toujours ça que la nièce cupide désignée par la loi comme sa seule héritière n’aura pas. Comprenant à travers ces mots que ce départ est pour la vieille dame définitif, que le lieu où elle a décidé de se rendre est assez éloigné de la capitale et qu’elle paiera la course quel que soit son prix sans discuter, Franck aide la vieille dame à s’installer confortablement dans son taxi et démarre. Il comprend d’instinct que sa passagère, pour franchir sereinement cette nouvelle étape de sa vie, a besoin de prendre son temps pour s’imprégner des paysages traversés et mettre de l’ordre dans ses sentiments. La femme manifeste rapidement son envie de parler et ça tombe bien, lui aime écouter. Rassuré par la cohérence des propos tenus par Hélène et par le calme, l’humour et le bon sens avec lesquels elle les exprime, l’homme abandonne vite ses doutes quant à sa santé mentale. Si l’autorité de l’ancienne institutrice et ses caprices de vieille originale parfois l’agacent, il ne faudra pas très longtemps au jeune chauffeur dont la curiosité est déjà aiguillonnée pour accepter de bonne grâce ces taquineries et conseils dont elle parsème l’évocation de ses souvenirs plus gais que nostalgiques. Il y sent le désir de la vieille dame de faire évoluer son monologue en échanges partagés. Attendri par celle qui, par son franc-parler, sa vivacité et sa fragilité, lui rappelle l’aïeule qui l’a élevé, il endossera ce rôle de chevalier servant qui semble tant l’amuser et au besoin la rassurer. 
Ils arrivent ainsi à Enghien-les-Bains, ville dont Hélène est native mais où elle n’a pas remis les pieds depuis l’âge adulte. Franck pressent que ce pèlerinage le long des rues, autour du lac et ses luxueuses demeures anciennes entourant le casino est pour elle une façon d’abandonner définitivement son enfance avant de s’engager dans sa nouvelle vie. Durant cette promenade où elle s’appuie à son bras, elle lui confiera ainsi : « Pour moi, revenir ici, c’est comme ouvrir un livre d‘images de mon enfance. Retrouver les moments qui me rendent fragile et me ramènent à la petite fille qui me suivra jusqu’à ma mort. Les autres facettes ne sont que des masques destinés à me protéger du miroir des ogres. » « La mort vous effraie ?» ose-t-il alors demander.  « À quoi bon ? répondit Hélène. De toute façon elle aura raison de nous. La vraie mort n’est pas celle du corps. Mourir c‘est penser comme on nous l‘a appris, c’est faire ce qu’on nous a dit de faire aveuglément, c’est se taire quand on a envie de crier. Ce n’est qu’au dernier moment, au dernier souffle que l’on sait si on a vécu comme un mourant. »
Puis, avec la voix d’une gamine capricieuse elle lui demande de poursuivre jusqu’à Senlis, dans l’Oise, à plus d’une heure de route. Enghien-les-Bains n’était qu’une étape, Senlis est depuis le début sa vraie destination. C’est dans cette ville médiévale ceinte de remparts qu’Hélène a connu son grand amour. Un coup de foudre réciproque avec un peintre plus âgé, très cultivé mais malheureusement déjà marié et père d’une petite fille handicapée. Sa droiture morale ne pouvait ni s’arranger d’une liaison extraconjugale ni l’autoriser à fuir ses responsabilités en laissant femme et fille lutter seules face à l’adversité. À l’été Hélène quitta donc la ville pour ne plus jamais revoir Louis, celui dont les poèmes savaient l’émouvoir et qu’elle aimait passionnément mais depuis il ne se passa pas un seul jour sans qu’elle pense à cet amant interdit. « C’est quoi un poète ? » lui demanda Franck. « Un poète c’est une chaise à trois pieds, qui écrit avec ce qui lui manque, pour pouvoir s’assoir pour l’éternité. »

Hélène sait que ce prince charmant tant aimé pourrait raisonnablement ne plus être de ce monde mais elle sent intuitivement qu’il est encore vivant et c’est dans cette ville qu’il aimait que ces retrouvailles attendues toute son existence pourront, devront, avoir lieu. C’est le seul rêve qui la tienne encore. « Je suis comme une jeune fille qui va revoir son amoureux après un long voyage en mer. J’ai attendu toutes ces années sur le quai... mais je ne sais pas s’il sera sur le navire ou s’il a été emporté par les vagues. »
Le voyage se fait en musique (Stromae, Ferrat, Luis Mariano, Moustaki...) et le cinéma (Yolande Moreau, Dominique Lavanant, Monsieur Hulot), la peinture (Séraphine) et la littérature (Céline, Aragon) s’invitent au fil de la conversation. La complicité entre Hélène et Franck est palpable. La confiance aussi, assez pour que la romantique vieille dame informe son chevalier servant que si son cœur fragile cède pendant le voyage, elle voudrait qu’il garde la valise qu’elle a emportée avec elle. Elle n’en aura plus besoin et serait heureuse que ce soit celui qui lui permet de réaliser son rêve le plus cher qui profite de ses économies. Depuis Franck jette régulièrement un coup d’œil dans son rétroviseur pour veiller sur sa passagère...

Le souffleur de nuages est assurément, par cette poursuite même d’un amour fou accroché comme une étoile dans les yeux d’Hélène qui en est l’héroïne, une bluette populaire tendre et romantique non exempte de rebondissements. C’est aussi un conte merveilleux avec son prince charmant, son héroïne atypique et fantasque et son chevalier servant, dans la douce campagne française du Valois.

C’est enfin le portrait vif, charmant et détaillé d’une femme hors du commun, septuagénaire déterminée ne faisant aucun cas des conventions, de la réussite sociale et du regard des autres mais qui s’amuse et s’émeut d’un rien, dont nous découvrons au compte-gouttes et souvent de façon humoristique, le caractère, la vie, la philosophie, l’univers culturel, les rêves, les forces et les failles.
Hélène, belle et impressionnante femme libre, extravagante et transgressive, ne cédant rien à personne et saisissant au vol les plaisirs et petites joies dès qu’ils se présentent, est émouvante et fascinante. Elle appartient à la famille des vieilles dames truculentes comme celle de La vieille dame indigne (film français réalisé par René Allio, 1965), de Harold et Maude (film culte réalisé en 1971 par l’américain Hal Ashby), de La douce empoisonneuse (Arto Paasilinna), de la mère de « Comment fait-elle ? » dans Les encombrants de Marie-Sabine Roger. Parfois, comme Hélène et Maude, ces femmes qui n’ont peur de rien et n’ont rien à perdre prennent sous leurs ailes un jeune homme dépressif et parviennent à le refaire voler. Les deux personnages lumineux sont de la même trempe et Nadine Monfils, dans ce feel-good faussement anodin, s’inscrit dans le sillage de Colin Higgins (auteur d’Harold et Maude) pour dénoncer les clichés qui dans nos sociétés dévalorisent voire stigmatisent la vieillesse. Avec un regard aussi peu conventionnel ou condescendant qu’Hélène elle-même dont le visage s’est certes ridé et le corps usé mais qui dans sa tête est restée d’une incroyable jeunesse, d’une liberté de pensée, d’une aptitude à la joie et d’une fougue tout à fait exceptionnelles, l’auteure scrute le vieillissement et la fin de vie, du ressenti intime de son personnage au regard extérieur posé par la société sur ces anciens en fin de vie dont on gomme toute singularité et richesse pour ne plus voir en eux que des personnes vulnérables et à charge.    
Cette faiblesse physique due à l’âge n’est pas absente de l’évolution des sentiments unissant Franck et Hélène. Si initialement la vieille originale, vive et malicieuse, douée pour le bonheur s’impose et mène la danse face à son jeune chauffeur de taxi, spectateur désenchanté de sa vie et paralysé par ses peurs, au fil des kilomètres l’appétit et la force de vie d’Hélène finiront par sortir Franck de son enfermement et par renverser les rôles. Rendu au présent et à lui-même, le chauffeur se fera ensuite ange protecteur de la vieille dame fatiguée et fragilisée puis assistant zélé et plein d’initiatives pour l’aider à réaliser son rêve.

Il y a beaucoup de chaleur humaine et de poésie dans cette aquarelle aux couleurs tendres qui ose parer la vieillesse de désirs et de rêves, imaginer une relation intergénérationnelle riche et réciproque, faire avec optimisme l’éloge des petits bonheurs, de la liberté, de l’amour, de la curiosité, la culture et la beauté. 
L’écriture vive, l’humour, la simplicité et l’émotion font le reste et le lecteur, après avoir cheminé aux côtés d’Hélène et Franck le temps de ce beau voyage, referme ce conte contemporain le sourire aux lèvres.  

Dominique Baillon-Lalande 
(29/10/20)    



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Éditions Fleuve

(Septembre 2020)
180 pages - 15,90


Version numérique
11,99









Nadine Monfils
est belge et vit à Montmartre.
Réalisatrice et écrivain,
elle est l'auteur d'une quarantaine de pièces de théâtre et de romans (dont la série des enquêtes du commissaire Léon).



Bio-bibliographie sur
Wikipédia





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