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Myette RONDAY

Arnal et la gauchère



C’est une étrange histoire qui se déroule au moyen-âge dans un village du Lot et plus précisément au Prieuré de Neule, dont le père supérieur Arnal d’Hébérard vient de mourir. Nous sommes en 1495 et, au moment de faire la toilette mortuaire du défunt, les moines découvrent que le corps du prieur est celui d’une femme. Pour une surprise, c’est une satanée surprise !
Même le frère Jacques, qui en a vu d’autres et qui voudrait bien devenir prieur à la place du prieur, ne sait comment réagir.
« Que devait-il faire ?
Le regard du frère Jacques s'attardait avec une répugnance certaine sur le corps du défunt.
Du défunt ou de la défunte ? Ou encore d'un être hybride, androgyne ? Voire d'une monstruosité de la nature comme le veau à cinq pattes né au mas de Bessac cinq ans auparavant. »
Sa raison l'assurait pourtant qu'il n'avait sous les yeux rien d'aussi extraordinaire. « Dans cette cellule, soupçonnait-il, il n'y avait probablement rien de plus particulier qu'une imposture humaine.
Restait que ces attributs indéniablement féminins, assemblés avec la tête du prieur côtoyé jour après jour depuis près de vingt ans, mettaient mal à l'aise. La jeunesse des formes contrastait diablement avec ce noble visage masculin aux traits creusés par l'âge, marqué d'une large résille de fines rides et parsemé de dartres desquamées. C'était peut-être ce contraste qui lui apparaissait le plus phénoménal. Pour ainsi dire incroyable. Comme s'il y avait vraiment deux personnes différentes, un vieux et une jeune, étroitement unis en une seule personne. »
Est-ce l’œuvre du Diable ? Un acte de sorcellerie ?
Le prieuré de Neule dépendant de l’abbaye de Marcilhac, il faut tout de suite prévenir le père abbé. On envoie donc un messager. Or, il se trouve que deux personnages importants sont de passage à Marcilhac : Foulques, officier du monastère, et son jeune assistant. « Deux religieux regardés avec méfiance quand leur rôle officiel était de maintenir un lien entre les différentes abbayes de bénédictins, mais surtout d'y exercer un contrôle sévère et de veiller au respect de la règle. »
Ces deux enquêteurs vont accompagner le père abbé au prieuré pour tirer au clair cette étrange histoire. On ne peut s’empêcher de penser à l’atmosphère d’Au nom de la rose…
Mais pour comprendre vraiment ce qui se passe au prieuré, il faut revenir longtemps en arrière…

En chapitres alternés, le lecteur se retrouve donc soixante-dix ans plus tôt, en mars 1425, dans un « castrum » en ruine au milieu de la forêt, non loin du prieuré de Neule. « En fait de castrum, un simple repaire de trois étages en bois, élevés sur une assise en pierre bâtie à même la roche au-dessus d'une grotte qui servait de cellier et de geôle, et d'où partait une série de galeries. »
Dans ce lieu isolé et dévasté par le temps et la guerre, vient s’installer Guillaume d’Ays avec sa jeune épouse, les servantes et les gens d’armes. On est plus près de la cour des miracles que de la suite d’un seigneur féodal.
Guillaume d’Ays a fait la guerre – cette guerre interminable qu’on appellera la Guerre de Cent ans – et il en revient borgne avec une douzaine de soldats usés, estropiés, ivrognes et désœuvrés.
Guillaume a épousé la fille de Raymond de Caussade, Zébélie, qui a treize ans.
« Une mariée de treize ans ! Personne ne s'en étonnait. Cela n'avait rien d'une rareté en ce mois de mars 1425, époque où les fillettes étaient femmes avant même d'avoir usé leur dernière robe d'enfant. Quand elles n'étaient pas obligées de travailler comme des adultes, ces petites épouses jouaient encore à la poupée quelques jours avant de donner naissance à leur premier-né et cela n'avait rien de surprenant ni de consternant quand elles mouraient en cours d'accouchement. C'était la loi de l'univers que Dieu avait créé. Parfois même, dans une crise de gourmandise, ce Dieu reprenait, en une seule et même bouchée, la vie de la mère et celle de l'enfant. Mais qu'à cela ne tienne, il laissait toujours assez de fillettes à engrosser, sorties, semblait-il, l'une de l'autre comme des poupées gigognes. Il n'était pas rare que celles qui survivaient donnent naissance quinze ou vingt fois avant de fermer pour toujours, sur ce monde qui ne leur offrait que d'épuisantes maternités, leurs paupières trop vite flétries. »
Pour ne pas déshériter son fils aîné, Raymond de Caussade a donc doté sa fille de ce castrum abandonné. C’est suffisant pour Guillaume d’Ays, prêt à se contenter de cette ruine pour se reposer de la guerre, de sa fatigue et de ses souffrances. La pointe de flèche qui lui a crevé l’œil n’est pas ressortie et, par moments, lui fait endurer des maux de tête épouvantables.
Il a accepté aussi par contrat de ne pas toucher Zébélie qui manifeste une surprenante légèreté d’esprit. Elle est jolie et gaie mais vit dans un monde qui n’est pas celui des autres et surtout pas celui des adultes. Une éternelle petite fille joueuse et rêveuse, espiègle et coléreuse. Depuis son mariage, elle n’a pas quitté sa robe de mariée, maintenant sale et déchirée, mais, pour elle, une tenue de princesse. Zébélie est venue au castrum avec Mathurine sa vieille nourrice devenue sa gouvernante et Alays sa demoiselle de compagnie, à la fois sa meilleure amie et sa presque sœur. Alays est un personnage important du roman. Fine, intelligente, ambitieuse, ulcérée par son origine bâtarde et son statut de domestique, elle va vite comprendre qu’elle ne laisse pas Guillaume d’Ays indifférent.
D’autres personnages vont interférer dans ce huis clos médiéval. Mascaroze, la Maure, considérée comme une sorcière ou une guérisseuse que tout le monde vient consulter en cas de problème et qui « voit » tout, y compris peut-être dans l’avenir.
Et puis le bel Antoine d’Hébérard qui « dans son enfance avait échappé à la rougeole, à la rubéole, ainsi qu'un peu plus tard, à l'acné juvénile, à la variole et à la petite vérole. Toutes ces maladies agrémentées de boutons, bubons, vésicules, abcès qui transformaient alors les jeunes gens de toute origine en crapauds de conte de fées à qui aucun baiser de princesse ne pouvait rendre leur apparence première. » Mais la guerre l’avait marqué de manière plus secrète. Une blessure profonde à l’aine ayant anéanti sa virilité. Faute de pouvoir bouger, il a poursuivi ses études, est devenu notaire et connaît tous les moyens de faire fructifier ses biens.
Une jeune princesse à l’esprit égaré, une jolie servante aux dents longues, un vieux mari borgne mais encore fougueux, un beau notaire riche mais impuissant, tout un univers que nous découvrons de chapitre en chapitre.

En quoi l’histoire des habitants de ce castrum est-elle liée à l’étrange découverte soixante-dix ans plus tard d’un moine à corps de femme dans le prieuré voisin, c’est tout l’enjeu du livre et de l’enquête de l’inquisiteur Foulques.

La poésie se mêle à l’Histoire et la sorcellerie à la religion pour créer l’atmosphère confinée de ces lieux clos que sont le castrum et le prieuré où les personnages tournent entre eux comme des poissons dans un aquarium. Certains cherchent à s’échapper mais la force des liens de toutes natures qui les attachent aux lieux et aux autres les y ramènent toujours. Myette Ronday réussit là une œuvre ambitieuse qui envoûte le lecteur aussi sûrement que les charmes et les philtres de Mascaroze, la sorcière-guérisseuse qui agit dans l’ombre au cœur de l’intrigue. Un beau et passionnant voyage dans le Lot médiéval.

Serge Cabrol 
(23/11/20)    



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Complicités

(Novembre 2020)
368 pages - 22
















Myette Ronday,
née à Liège,
vit maintenant dans le Lot.



Bio-bibliographie sur le site qu’elle partage avec Jean-Pierre Otte :
Plaisir d'exister









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