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Erica VAN HORN

Nous avons de pluie assez eu



Ce petit livre se compose de 32 courts chapitres, comme des pages arrachées à un journal intime. L’auteure y livre des bribes de sa vie dans son village irlandais, en choisissant tout ce qui a trait aux oiseaux. Bien que peu avertie en ornithologie, les oiseaux la touchent, la fascinent. Son ignorance des oiseaux et des animaux en général rend son témoignage un peu naïf et lui donne une certaine fraîcheur, fraîcheur renforcée par les illustrations très réussies de Laurie Clark. On peut aussi comparer ces courts textes à des haïkus ; elle décrit ce qu’elle voit, puis transmet au lecteur ce qu’elle ressent : son inquiétude causée par le rouge-gorge blessé, son dégoût devant le carnage des corneilles par les chasseurs, sa joie, son émerveillement devant la familiarité affectueuse du rouge-gorge.

Mais pourquoi un livre qui raconte ce qu’une femme peut voir depuis sa fenêtre ou ses promenades dans la campagne irlandaise nous interpelle ? N’est-ce pas l’expérience que chacun de nous peut faire ? Les oiseaux n’ont pas encore tous disparu. Il est vrai que nous ne prenons plus le temps de regarder et surtout nous ne faisons pas l’effort d’essayer de comprendre les comportements des animaux qui nous semblent si étrangers. La démarche de l’auteure a résonné en moi comme celle de Baptiste Morizot qui pointe la faille entre l’humanité contemporaine et nos plus proches semblables dans le monde vivant que sont les animaux. Par le pistage, il va « porter son attention sur le vivant simultanément autour de nous et en nous, et apprendre à cohabiter avec lui. Page après page, le pistage repeuple la nature, et notre monde intérieur. »

On l’aura compris, ce livre m’a touchée parce qu’il aborde la nature, les animaux et les hommes, non pas par l’intellect ni par l’idéologie mais par la sensorialité. L’odeur répugnante des cadavres de corneilles ou du choucas mort dans la cheminée du bar, l’aboiement de l’homme obèse, la couleur « bleu très clair, presque blanc, et bleu vif, presque bleu-vert » des œufs de grive ou de merle, la chaleur du nichoir placé en plein soleil, la chaleur accablante et le vent féroce, « un vent sans fin, un vent bruyant, un vent implacable qu’on entend en continu. Impossible de s’éloigner du bruit du vent. J’ai trouvé trois mésanges bleues le long du chemin. Chacune allongée sur le dos avec les pattes en l’air. […] J’ai déplacé chacune des mésanges dans un endroit abrité, sur un rocher ou sous une branche. »
Erica Van Horn est parfois attendrissante. Quand elle croise des chasseurs, « Je parle, chante, et fais généralement beaucoup de bruit. Je donne des coups dans les buissons et les arbres avec un gros bâton. J’alerte tous les chasseurs de ma présence. J’alerte aussi les oiseaux. » Ou lorsqu’elle s’inquiète pour la patte d’un rouge gorge habitué à manger les miettes.

Lisez ce petit livre et faites comme Erica Van Horn, émerveillez-vous des choses simples que la nature nous donne à voir si généreusement.

Nadine Dutier 
(15/10/20)    



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Lectures








Héros-Limite

(Septembre 2020)
72 pages - 16


Traduit de l’anglais par
Cléa Chopard


Dessins
Laurie Clark