Retour l'accueil du site





Eduardo Fernando VARELA


Patagonie route 203

Parker, ancien saxophoniste d’un groupe de jazz de la capitale, tombé dans un sinistre traquenard et depuis en cavale, traverse comme chauffeur routier la Patagonie du nord au sud et de l'est à l'ouest pour livrer quelques marchandises plus ou moins déclarées. « Parker avait cessé de s’inquiéter de toutes ces combines, il voulait juste vivre sans être dérangé ni déranger personne. » Dans cette immense steppe qui débute au sud de Buenos Aires pour se terminer au détroit de Magellan et la Terre de Feu, il prend en charge les cargaisons dans les ports que son patron lui indique par téléphone pour les livrer à destination. Le vieux camion appartient à un employeur dont il est le seul salarié (quand celui-ci daigne bien le payer) et, faute des certificats de transports requis, il n’emprunte que les routes secondaires pour éviter les contrôles de la police nationale. « Il pouvait voyager ainsi des heures durant, dans cet état erratique, de jour ou de nuit, il n'avait plus d'horaire, juste des rendez-vous qui dépendaient de l'imprévisible départ ou arrivée des navires dont il transportait la cargaison. C'étaient parfois de longues journées mortes (…), d'autres où il devait rouler en ne s'arrêtant que pour faire le plein de carburant ou prendre une douche dans les toilettes de quelque station-service perdue. ». Ce vieux camion sert aussi de domicile à ce misanthrope solitaire.  « Au moyen d'un palan giratoire terminé par une poulie fixée au véhicule, Parker déchargeait lentement ce qui un jour avait été sa maison » : une table et des chaises, un canapé-lit, une table de chevet avec une lampe, un tapis, un frigo et quelques livres. Son camion est son refuge, ces espaces infinis sa zone de confort. Parker qui se guide avec les étoiles au gré des caprices de la nature a appris à aimer cette Patagonie où la notion de temps disparaît, qui ménage sa liberté et sa solitude et lui a apporté une forme de sérénité. Ce misanthrope, évitant au maximum le contact avec les autochtones ou ses confrères croisés aux stations-services, n'abandonnerait pour rien au monde ces immensités désolées, inhospitalières mais sublimes soumises à une météo implacable où, dans la poussière et le vent, les heures et les kilomètres défilent sans que l’on aperçoive âme qui vive ou que change le paysage. « Ici, pas besoin de conduire, c’est la route qui vous conduit, comme un cheval fidèle. »

Il faut dire que dans ces bourgs aux noms explicites comme La Pourrie, Mule morte, Indien méchant, La pampa de l’enfer, Colonie Désespoir ou Mont effondré, qui en changent souvent selon l’humeur des interlocuteurs et ne figurent sur aucune carte, les habitants s’avèrent souvent rustres, méfiants et d’un naturel peu avenant. Il vaut mieux jouer profil bas pour faire réparer le camion en cas de panne chez l’unique garagiste à mille lieues à la ronde et prendre patience face aux explications fantaisistes et personnelles fournies par les villageois quand on s’est égaré. Tout est ici question d'interprétation : « Vous continuez tout droit, le jeudi vous tournez à gauche et à la tombée de la nuit tournez encore à gauche, tôt ou tard vous allez arriver à la mer. » Bref, il faut les éviter quand cela est possible et ne pas faire le malin quand on a besoin d'eux. « Faites gaffe, la Patagonie, c'est pas pour n'importe qui, ça peut coûter très cher aux imbéciles », comme le lui dit l’un d’entre eux en annonçant d’office la couleur.
Son seul ami est un journaliste atypique, aux affaires troubles, passionné et loufoque, qui enquête sur les sous-marins allemands coulés pendant la Seconde Guerre mondiale en vue d’écrire un livre à succès. Après s’être quelque temps croisés, Parker l’a accueilli certains soirs dans son salon en plein air et à chaque rencontre ils se fixent aléatoirement un nouveau rendez-vous au milieu de nulle part. Parfois l’étrange hurluberlu qui prouvera sa loyauté et son amitié pour Parker quand celui-ci sera arrêté par la police, débarque à l’improviste dans sa voiture sans freins pour une soirée partagée sous les étoiles.
 
Lors d’un arrêt forcé pour panne mécanique où Parker se retrouve captif du seul garagiste local irascible et peu disposé à intervenir rapidement sur son camion, le routier venu se distraire à la fête foraine miteuse installée là pour quelques jours, sera foudroyé d’amour pour la jeune et belle Maytén qui tient le stand de tir. Il l’observera longtemps, dépensera un peu d’argent à l’activité qu’elle propose pour profiter de son sourire, et apprendra, en glanant quelques renseignements à la buvette, que celle-ci est mariée avec Bruno, patron de la foire et époux coléreux, jaloux et bagarreur d’une carrure impressionnante. Mais il en faudrait plus pour éteindre le feu qui brûle dans le cœur du routier et celui-ci se lance de foire en foire à la poursuite de la belle Maytén une fois son camion remis en état. Des jours et des kilomètres plus tard, après quelques baisers échangés dans le sombre décor du train fantôme, celle qui ne rêve que de fuir ce mari brutal, ces espaces désolés balayés par le vent et la presque misère accepte de le suivre pour enfin réaliser « ses espoirs, son ambition de quitter pour toujours ces solitudes et de vivre dans une ville avec de vraies rues et des immeubles, des gens marchant sur les trottoirs sans devoir se protéger des bourrasques et toujours chercher un abri ».  C’est donc à deux, et s’attendant à tout moment à voir surgir le mari jaloux venu se venger de son rival et reprendre son bien, qu’ils suivront dorénavant les routes secondaires, elle rêvant de Buenos Aires et lui n’aspirant qu’à partager avec elle le bonheur et la paix des grands espaces…

Patagonie route 203 est un road-movie qui reprend les lois du genre mais prend ses distances avec le réalisme pour flirter avec le conte moderne, l’onirisme et le nonsense.  Ce n’est ni un récit de voyage, ni une œuvre ethnologique. Si de la Patagonie, de la culture sud-amérindienne et Mapuche le lecteur en apprendra bien moins que sur son paysage, la pauvreté endémique de son peuple, les dégâts environnementaux qui la touchent et la corruption qui la ronge, ce sont surtout les scènes burlesques et décalées d’une Patagonie fantasmée qui nous sont offertes. On y rencontre ainsi la tribu anthropophage résidant aux abords de la dangereuse Saline du Désespoir qui sauve Bruno égaré, déshydraté et inconscient, le soigne puis le laisse poursuivre sa route à la recherche de sa femme, renonçant par éthique, alors que l’eau bout dans la grande marmite, au seul repas de viande s’étant offert à eux depuis des mois car selon leurs règles, manger un homme qui a résisté à la mort et se trouve manifestement en possession de toute sa raison serait irrespectueux. La façon dont l’auteur argentin campe ses personnages que le vent semble rendre plus fous les uns que les autres témoigne du même goût manifeste pour la farce. Les rencontres de Parker avec Fredy et Eber, les jumeaux évangélistes péruviens responsables du train fantôme, avec l’ami journaliste aux quêtes foireuses menées avec une énergie délirante, avec les nazillons allemands à la mine patibulaire jamais désaoulés et castagneurs dont un fameux Dietrich que personne ne souhaiterait comme mascotte mais qui finalement, vu de près, ne mord pas et s’avère même attachant et plein de bonne volonté, enfin le garagiste suspicieux et caractériel de Jardin Espinoso, donnent lieu à des dialogues directs vifs, déjantés, drôles et absolument irrésistibles. On n’est alors pas loin des sketches comiques absurdes et surréalistes de Raymond Devos ou des films oscillants entre fable et réalité, tension et rire, du provocateur Sergio Leone.   

Mais si Eduardo Fernando Varela souhaite ici manifestement et efficacement, en bon scénariste pour la télévision et le cinéma qu’il est, nous divertir, son humour ravageur laisse une place notable à des interrogations et une réflexion plus profonde voire métaphysique sur l’être humain et ce que notre monde a gommé de nos existences : vivre au jour le jour, libre, sans projets ni accumulation, en harmonie avec la nature et simplement, s’ouvrir à ce qui nous entoure pour y puiser joie et beauté, accepter de se perdre dans l’errance, le rêve, l’inutilité, le silence et la solitude. Au fil de ces années d’immersion en solitaire dans cette nature sauvage et aride, Parker qui ne fuit plus rien depuis longtemps s’est trouvé lui-même. Il y a appris à habiter l’ici et maintenant, sans attentes ni peurs, s’est progressivement dépouillé de ses biens matériels et de ce qui encombrait son esprit pour, dans cette absence de pression, de tension et de désirs, s’ouvrir à la beauté de son environnement, s’y fondre et y trouver l’apaisement. C’est ce véritable parcours initiatique et spirituel, assez proche du bouddhisme, qui donne à ce beau et riche personnage de Patagonie route 203 sa carrure d’homme libre. Les attentes de Maytén étant tout autres, le dilemme qui se présente à Parker lors de la fuite des deux amants y prend donc une teinte plus existentielle qu’affective. Dans ce monde où rien ni personne n’est ce qu’il semble être, Parker, lui, magistralement s’impose à nous.

Patagonie route 203 est un premier roman envoûtant et fascinant qui à travers une errance mouvementée, absurde et improbable, prend des allures de farce, de fable, d’ode à la nature et de plongée profonde dans l’âme humaine. Le rire y côtoie la noirceur avec agilité et c’est avec émotion et plaisir que le lecteur se glisse dans le vieux camion aux côtés du vagabond magnifique qui le conduit. Un premier roman très réussi.

Dominique Baillon-Lalande 
(11/12/20)    



Retour
Sommaire
Lectures








Métailié

(Août 2020)
368 pages - 22,50

Version numérique
14,99


Traduit de l'espagnol
(Argentine)
par François Gaudry












Eduardo F. Varela
né en Argentine en 1960, est auteur de scénarios pour le cinéma et la télévision. Patagonie route 203, son premier roman, a obtenu entre autres le prix Casa de Las Americas.

Prix Transfuge du Meilleur roman hispanophone

Prix Femina étranger : finaliste

Prix du Premier roman : sélection catégorie romans étrangers

Prix Expression 2020 : sélection (prix de la librairie Expression à Châteauneuf de Grasse)

Prix LDB 2020-2021 : sélection (prix de la librairie des bauges à Albertville)

Sélection rentrée littéraire Fnac

Prix Casa de las Americas