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Anna BURNS

Milkman



Une jeune fille raconte l'horreur et l'absurdité de sa vie au beau milieu du conflit en Irlande du Nord dans les années soixante-dix.

« Ce n'était pas agréable autrement de sortir de chez soi et d'être arrêté dans la rue, en minorité, à bout portant, et sommé de répondre aux questions, d'écarter les membres face au mur, mur contre lequel on subissait des fouilles […] puis de rester sans bouger d'un cheveu dans cette position aussi longtemps que les soldats le jugeraient bon, ni d'essuyer les sourires narquois de ces hommes adultes et armés si jamais vous – l'épouse, la sœur, la mère, la fille – sortiez pour vous porter témoin de ce qu'on faisait à votre fils, votre frère, votre mari ou votre père. […] Ce ne pouvait en aucun cas être agréable pour une femme, quelle qu'elle soit, de sortir de chez elle pour affronter le ruissellement de commentaires sexuels. […] La haine donc. Une haine puissante, la grande haine des années soixante-dix. »

Elle a dix-huit ans. Son père est mort. Son deuxième frère a été tué en combattant. Il a rejoint avec son meilleur ami que la famille considère comme un quatrième fils ceux qu'elle appelle "les renonçants". Son frère aîné a fui tout ça en partant à l'étranger. Son troisième frère joue à cache-cache avec l'État et ses amours. Ses trois sœurs aînées sont mariées. L’aînée avec un homme qu’elle n’aime pas et porte le deuil d'un petit ami mort. La deuxième s'est exilée parce qu'elle a épousé "un ennemi" qui a d'ailleurs été tué et est menacée de mort. "Sœur du milieu", c'est ainsi que se nomme la narratrice, vit donc avec sa mère et trois autres petites sœurs. Elle a un "peut-être petit ami" qu'elle cache de toutes ses forces à sa mère qui voudrait la marier aussitôt alors que ni l'un ni l'autre ne sont prêts à s'engager.
La narratrice fuit les atrocités de la guerre et l'oppression qui l’entoure en faisant du jogging avec troisième beau-frère qui est un des rares hommes en qui elle a confiance et le seul qui ne la juge pas, et surtout en lisant énormément mais au grand scandale de tous, en marchant ! Ce qui, avec l'histoire du laitier, va la mettre au ban de la société.

« C'est pourquoi, à dix-huit ans, je ne parlais pas des renonçants, je rechignais à y penser, je fermais la porte à ce sujet. C'est que je voulais rester aussi saine d'esprit que je pensais l'être alors. […]
Aussi y avait-il une estime, du moins pour les renonçant de la vieille école, ceux dont les raisons de résister, de lutter étaient réglées par des principes, avant que la plupart ne finissent morts ou internés, remplacés par une prépondérance, comme disait m’ma, "de truands, de matérialistes, de carriéristes, d'intérêts personnels". Donc oui, on referme bien le couvercle, on achète de vieux livres, on lit de vieux livres, on envisage sérieusement parchemins et tablettes d'argile. C’était moi, à l'époque, à dix-huit ans. »

Non seulement Sœur du milieu ne prend pas parti mais sa façon de se réfugier dans les livres fait offense à la communauté.
« C'est ta façon de le faire – de lire des livres, des livres entiers, en prenant des notes, en consultant les notes de bas de page, en soulignant des passages comme si tu étais à un bureau ou je ne sais quoi, dans un petit cabinet d'étude rien qu'à toi ou je ne sais quoi, rideaux tirés, lampes allumées, tasse de thé à portée de la main, à rédiger des articles – tes discours, tes élucubrations. C'est dérangeant. C'est déviant. C'est optiquement illusoire. Tout sauf civique. Tout sauf de l’instinct de conservation. Ça attire l'attention et pourquoi – avec les ennemis aux portes, la communauté assiégée, quand on doit tous se serrer les coudes – quiconque voudrait attirer l'attention sur soi ici ? »
Cette société où tous les gestes de tout le monde sont épiés et commentés va en vouloir encore plus à cette jeune fille, taxée déjà d'excentricité, quand elle ne veut pas admettre qu'elle est la fiancée du laitier, un des chefs des renonçants, qui la poursuit, la harcèle tout le temps, lui montre qu'il sait tout de sa vie et menace indirectement son "peut-être petit ami" de mort, alors qu'elle ne veut rien avoir à faire avec lui, qu'elle en a peur, qu'il la révulse.

« Il est apparu un jour, ralentissant à ma hauteur […] Tu es l'une des petites de qui déjà, non ? Untel était ton père, non ? Tes frères, machinchose, machinchose, machinchose et machinchose, ils jouaient dans l'équipe de hurling, non ? Monte, je te dépose.
Tout ça dit l'air de rien, la portière déjà ouverte, côté passager. Il m'a fait sursauter, j'ai levé les yeux du livre. Je n'avais pas entendu la voiture approcher. N'avais jamais vu, non plus, l'homme à son volant. Il se penchait, me dévisageait, souriant, amical, désireux de se montrer obligeant. Moi, à ce moment-là, à dix-huit ans, "souriant, amical, obligeant", tout de suite, ça me mettait sur mes gardes. »

C'est un cauchemar que Sœur du milieu traverse vaillamment et avec entêtement. Elle sait qu’être considérée comme l'un des "dépassants-de-bornes", réprouvés socialement est le prix à payer pour garder sa liberté, son intégrité.
« Mon silence, mon refus du compromis, j'en avais besoin pour me protéger des questions intrusives et abusives. […] Je considérais que tenter de les apaiser, de les amadouer avec des informations n’aurait pas pour heureuse conséquence leur désistement mais les encouragerait, les aiguillonnerait davantage. Et puis, je m'y refusais. En dépit de tout, je m'y refusais. C'était le seul pouvoir que j'avais dans un monde qui m'en privait. »

Anna Burns fait le portrait d'une jeune fille courageuse, butée, qui lutte absolument seule contre tout son environnement à commencer par sa propre famille. Un roman déroutant par ses partis pris originaux de langue parlée et d'absence de noms pour les personnages comme pour les lieux. Cet artifice sert à dépersonnaliser les protagonistes comme le voudrait la communauté : qu’il n'y ait plus d'individualités mais une seule masse obéissante qui fasse front contre "ceux d'en face". Et en même temps cette communauté sans nom, sans lieu où ses membres sont devenus tous des Big Brother devient universelle, on peut la reconnaître encore au coin d’un de nos quartiers aujourd'hui. Comme on voit cette société avec les yeux de cette très jeune femme révoltée, son regard est sans appel, elle décrit un univers d'aliénés, de forcenés, de barbares réactionnaires ; un univers totalitaire où aucun destin individuel n’est possible si on se laisse faire. Il faut tenir, seul contre tous.

Sylvie Lansade 
(16/08/21)    



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Lectures








Joëlle Losfeld

(Février 2021)
352 pages - 22

Version numérique
15,99



Traduit de l'anglais
(Irlande) par
Jakuta Alikavazovic


















Anna Burns
est née à Belfast en 1962. Milkman est son premier roman traduit en français.


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