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Antoine COSTE


La solitude de Marcello


Voilà un roman étonnant, émouvant, écrit avec un humour tendre, dont le héros est un personnage un peu lunaire, qui rêve de solitude et d’écriture mais comprend une fois sur une île (qu’il croit) déserte que sans papier et sans stylo, il sera difficile d’écrire…

L’histoire se déroule à Naples où Marcello, employé de banque, mène une existence paisible dans un appartement du centre-ville avec Isabella, son épouse, et leurs trois enfants, « tous les trois très très turbulents. De vrais petits Napolitains. Ils allaient et venaient dans le petit appartement, claquaient les portes, se chamaillaient sans cesse et cela faisait un bruit d'enfer. » Pour ne rien arranger, l'étage au-dessus est occupé par un pianiste et celui du dessous par une femme dont le seul mode d’expression est de hurler à la mort. Pour le calme et le silence, ce n’est pas la situation idéale.

Un matin, Marcello se réveille en murmurant : « Je voudrais être seul ».
« Ces quatre mots firent le tour de la chambre, montèrent au plafond – il semble qu'il les regrettait déjà. »
« Pourquoi avait-il prononcé une phrase aussi stupide ? Sans doute parce qu'elle s'était enfuie de ses songes et que de là-bas et d'ici – par la fenêtre restée entrouverte – lui étaient parvenus les cris des vendeurs ambulants, les klaxons des voitures, parce que déjà des enfants se couraient après dans les rues en piaillant comme des moineaux, et que tout cela, tous ces bruits mélangés, emmêlés, s'étaient en quelque sorte ligués contre lui.
Parce que parfois, les mots vous échappent et vont se coller au plafond avant de retomber lourdement par terre. »

Quand les mots retombent, Isabella les entend, demande des explications et se met « à déclamer en italien des paroles très longues, très longues, tellement longues et tellement rapides que Marcello dut se boucher les oreilles.
Il n'en pouvait plus. C'est aussi l'instant que choisit le voisin pour attaquer, pour la cent-quatre-vingt-treizième fois, la Valse de l'adieu de Chopin ; celui où la vieille se réveilla et qu'elle se mit à hurler ; les enfants, toujours levés de bonne heure, avaient alors déboulé dans la chambre en l'imitant et en poussant de petits cris aigus tout en se tapant bruyamment sur les cuisses. Un avion survola le quartier et ce fut un bruit d'enfer tandis qu'un concert de klaxons s'élevait soudain depuis le bas de la rue. »
Marcello prend sa veste, l'enfile par-dessus son pyjama, chausse ses espadrilles, ouvre la porte de la chambre et sort.

Pour aller où ? Pour faire quoi ? Il n’en a pas la moindre idée et nous suivons ses déambulations avec un plaisir sans cesse renouvelé, le hasard faisant plus ou moins bien les choses selon les moments…

Parallèlement, nous voyons comment Isabella réagit et s’organise au fil des jours, les prétextes qu’elle doit trouver pour expliquer son absence aux enfants et à la banque où ils travaillent tous les deux : les suites d’une fête trop arrosée, une chute, une cheville fracturée, sa mère malade en Sicile… Les semaines passent, les prétextes s’enchaînent, mais tout le monde pense que Marcello a tout simplement quitté le foyer conjugal pour une autre femme. Ce qui ouvre des horizons à certains hommes toujours à l’affût de victimes à consoler.

Pendant ce temps, Marcello vit des aventures extraordinaires, une balade en mer, un naufrage, la découverte d’une île (il y en a beaucoup dans la baie de Naples), mais toujours sans le vouloir, simplement porté par ce désir d’être seul et le rêve d’écrire dans le silence…

Ce livre est un véritable coup de cœur pour son écriture sensible, poétique, amusante, pour ce Marcello rêveur, emporté malgré lui comme par un vent espiègle dans une histoire qui le dépasse, pour Isabella qui doit le défendre (et se défendre) contre les autres et s’occuper des enfants qui se demandent où est passé leur père. Isabella est un beau personnage, courageuse et amoureuse, qui aime Marcello comme il est, pour ce qu’il est, contre vents et marées.

Un petit plaisir supplémentaire avec l’utilisation ludique des parenthèses qui permettent d’insérer des monologues intérieurs dans certains dialogues. Ainsi lorsque le directeur, intéressé par Isabella, lui demande des nouvelles de la mère de Marcello :
« – Elle va... elle va... comme on peut aller monsieur. Elle est mourante et mon Marcello (mais elle ne dit pas "mon Marcello", elle remplaça par "mon époux"), mon époux est à son chevet. Il reviendra bientôt, hélas !
Et Isabella, ménageant son effet, poussa un long soupir. (Mais pourquoi avait-elle dit "hélas" ? Elle voulait dire "hélas, sa mère va mourir, hélas !", mais cela pouvait tout aussi bien signifier "il reviendra bientôt, hélas !" Alors dans ce cas pourquoi ce "hélas" ?). »

Un ton, un style, un univers, un vrai travail d’écrivain ! Un premier roman convaincant, un auteur à suivre pour les amateurs de textes un peu décalés, à mi-chemin entre le réel et l’onirique, la poésie et l’humour. Il dit apprécier par-dessus tout Marcel Aymé, « son compatriote jurassien », on comprend pourquoi…

Serge Cabrol 
(14/06/21)    



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Antoine COSTE, La solitude de Marcello
Fougue

206 pages - 18
















Antoine Coste
vit dans le Jura.
La Solitude de Marcello
est son premier roman.