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Jacques BABLON


Noir côté cour


Au centre de l’histoire, un immeuble ancien de cinq étages à Paris. L’ancien propriétaire, 82 ans, ruiné au jeu n’y habite plus qu’un petit appartement et son fils Galien, additionnant les petits boulots quand il lui faut remplir son frigo, y occupe une chambre de bonne au cinquième étage.  Certains locataires demeurent ici depuis longtemps, d’autres non. Au quatrième étage vit un couple de trentenaires de classe moyenne qui ce week-end organise une grande et bruyante fête jusqu’à environ trois heures du matin. Au deuxième étage vit Hugo Lighetti, veuf qui vivait auparavant en couple avec ses deux enfants de l’âge de Gal au troisième. Pour oublier sa solitude Hugo enseigne maintenant bénévolement le français dans une association s’occupant de migrants et héberge clandestinement l’une d’entre eux, diablement belle, à son domicile. L’appartement du premier, inhabité et loué pour de courts séjours, accueillait ce samedi deux activistes lettons venus à Paris semer le trouble dans une manifestation organisée sur « la plus belle avenue du monde ». Malgré l’état de l’un d’entre eux blessé par un éclat de grenade GLI-F4, ils avaient filé avant que l’homme de ménage ne découvre au troisième étage, derrière la porte restée ouverte, le corps d’Alex Gioras, 48 ans, importateur de pistaches solitaire et prétentieux, tué d’une balle dans la tête.

Alors que la première piste qui s’impose, celle des Lettons supposés appartenir aux  black blocs identifiés à la manif, gène un peu la police aux entournures, un coupable sur mesure, Marc Chauffont, 21 ans, déjà connu de la police pour troubles mentaux et revente de drogue vient se dénoncer. Il avoue que pour un acompte de 2500 euros avec promesse de recevoir la même somme après exécution du contrat, il a tiré sur l’homme du troisième étage dont il ne sait rien avec l’arme qu’on lui a fournie via une consigne. Les policiers ne tireront rien de ce garçon complètement paniqué par ce qu’il a fait, incapable de fournir le moindre renseignement quant à son commanditaire. Le marché de la pistache serait-il tendu en ce moment ou le maladroit se serait-il trompé de cible ?
Les habitants de l’immeuble, ayant tous comme chacun un petit ou un grand quelque chose à se reprocher, n’ont rien entendu à cause du bruit de la fête du quatrième et bien évidemment rien remarqué de particulier.

La mort d’une vieille dame en Ehpad, celle d’un patron de restaurant agressif, d’un associé roublard venu fêter son succès dans un chalet de sports d’hiver et un chantage à partir de photos compromettantes pourraient, ou pas, avoir un lien avec cette affaire...

       
                     L’inondation partie des toilettes chez Gal pour, en traversant tous les étages, parvenir au matin jusqu’au rez-de-chaussée, nous permet de faire successivement connaissance avec tous les habitants dans leur intimité. Ainsi, dès les premières pages, ce qui est particulier dans ce roman au rythme d’enfer c’est la position que Jacques Bablon donne à son lecteur. Celui-ci, immédiatement immergé dans la réalité, les pensées et les secrets de chacun des habitants de l’immeuble, en sait vite bien plus que les voisins et même la police qui se contente du meurtrier offert sur un plateau sans mener vraiment l’enquête. Nous seuls avons les cartes en main pour tenter de comprendre cette affaire et ce qui se trame à sa périphérie, ce qui bien sûr n’évite pas les fausses intuitions et les chausse-trappes.

L’ancrage du récit dans la réalité se fait à travers des références harmonieusement dispersées tout le long du récit nous renvoyant à une actualité sociale et politique assez médiatisée pour faire repère et ne nécessiter aucun développement. La violence du monde extérieur vient ainsi faire écho et amplifier celle du meurtre d’Alex Gioras.

Ce polar brut et parfois féroce qui va toujours à l’essentiel mais n’est dépourvu ni d’humour ni de sentiments repose sur une galerie de personnages apparemment ordinaires qui accroche et séduit. De Guillermo, le trentenaire ambitieux plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord au jeune Lukas, activiste blessé à la gueule d’ange pris en affection par l’infirmière en chef de l’hôpital, de la belle et mystérieuse Tasamina, plus coriace et rebelle que fragile à l’ambivalent Hugo, c’est un véritable condensé de notre société qui se trouve réuni par l’auteur dans cet immeuble. L’écriture simple, précise et rythmée de Jacques Bablon nous aide à passer avec naturel de l’un à l’autre avec curiosité, émotion, attachement parfois, sans jamais se perdre dans l’analyse psychologique ni faire baisser la tension. Ceux-là nous sont assez proches, leurs sentiments ou leurs réactions connus ou reconnus qu’il suffit à l’auteur d’en dessiner les contours pour que nous les saisissions immédiatement 
Si la précarité, la solitude, la colère, les états d’âme, l’envie ou les frustrations sont majoritairement le terreau des actes des différents protagonistes, l’amour et l’amitié s’y font une place non négligeable et, dans les dernières pages, l’espoir s’y dessine, mettant un peu de lumière dans la noirceur.

Avec ses cent soixante-seize pages et cinq meurtres, Noir côté cour, écrit par un vieux briscard de la bande-dessinée, est un polar, assez classique quant aux codes du genre, qu’il est impossible, grâce au judicieux dosage qu’y fait l’auteur entre noirceur, suspense et humanité, de refermer avant d’en connaître la fin. Efficace et intelligent.

Dominique Baillon-Lalande 
(08/01/21)    



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Noir & polar








Éditions Jigal
(Septembre 2020)
176 pages - 17










Jacques Bablon,

né à Paris en 1946, décide de devenir guitariste et de chanter du Dylan avant d’opter pour la peinture. Il devient professeur à l’École supérieur des arts appliqués et, parallèlement, publie des BD chez Casterman et devient scénariste dialoguiste de courts et longs métrages. Noir côté cour est
son cinquième roman.



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