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Camille LAURENS


Fille


La définition du mot « fille », extraite d’un dictionnaire et placée en début de la quatrième de couverture, annonce l’analyse sémantique à laquelle va se livrer Camille Laurens qui, traquant expressions toutes faites ou vocables en relation avec son sujet, va nous montrer combien les mots – les mots si puissants dans les apprentissages dont sont entourées nos enfances – participent à dévaluer le statut de fille. Un petit florilège : On dit « sois un homme », on ne dit jamais « sois une femme » ; est-ce que garce est le féminin de garçon ? Pure, est-ce le contraire de pute ? etc. De même pour le parcours de son héroïne, l’archétype d’une destinée normale, de celle que connaissent la plupart des filles et, malheureusement, altéré par de douloureux épisodes en raison de son sexe féminin. Ce parcours dénonce une injustice si bien ancrée dans les mentalités qu’elle reste la norme en cette seconde moitié du XXème siècle (rappelons que la première vague du féminisme vise l’égalité des hommes et des femmes devant la loi et que la deuxième vague féministe n’intervient qu’à la fin des années 60 avec le MLF).

En 1959, naît Laurence à la clinique rouennaise Sainte-Agathe ; il est cinq heures et quart et c’est une fille !  « ‘C’est une fille’ signifie d’abord ‘Ce n’est pas un garçon’ » et justifie la déception du Docteur Barraqué, déjà père de Claude qui, en dépit de son prénom épicène, n’est pas un garçon non plus... Il faudra donc consoler le malheureux au moyen des nombreuses formules ad hoc : « C’est bien aussi », « Ce sera pour la prochaine fois », « Les filles sont plus faciles » ou « Reste plus qu’à transformer l’essai ».

Les trois grandes parties de l’histoire de Laurence sont consacrées aux temps de sa vie de fille, de jeune fille puis de femme. Une histoire qui, dans son apparente banalité, touche à l’universel.
Camille Laurens dresse l’état des lieux de la féminitude de l’époque, n’épargnant aucune épreuve à son héroïne (attouchements criminels d’un oncle libidineux durant l’enfance, avortement, enfantement dans la douleur d’un bébé qui ne survit pas, etc.), si ce n’est le harcèlement sexuel au travail plus particulièrement connu sous le nom de #Me Too depuis 2017 et donc postérieur au récit en question.

Au fil de la narration, trois grandes constantes intimement liées à la condition féminine apparaissent : la peur que résume Alice, la fille de Laurence, en ces quelques mots : « La différence, maman, entre hommes et femmes, tu vois, c’est que les hommes ont peur pour leur honneur, tandis que les femmes, c’est pour leur vie. Le ridicule ne tue pas, la violence, si. » ; un sentiment de grande solitude devant le choix de l’avortement ou après la mort de Tristan – le nouveau-né décédé à la suite d’un accouchement bâclé par un gynécologue prétentieux – ; et enfin, une tendance à verser dans un sentiment de culpabilité par rapport à sa fille, la jeune Alice.

Certes, les hommes ne sont pas présentés sous leur meilleur jour, le père frisant la caricature du « vieux macho », capable de répondre : « Non, j’ai deux filles. »  à la question « Vous avez des enfants ? », mais Daniel, un copain d’adolescence, permet d’exposer un point de vue plus nuancé en expliquant à Laurence, qui lui confie sa peur de sortir seule le soir dans la rue : « Mais les hommes ont peur aussi […] Dès la petite école, on a peur de ne pas être à la hauteur. On doit rester sur ses gardes tout le temps, se bagarrer, ne pas pleurer, impressionner les filles. […] Quand on grandit, on a peur de ne pas bander au moment où il le faut, peur de ne pas assurer, peur de se faire humilier. »  

Si la trame narrative n’apporte pas d’éléments totalement inédits aux lecteurs, la lecture de ce livre n’enchante pas moins l’intelligence et le coeur car elle prête aussi bien à la réflexion, sans aucun esprit revanchard, qu’au bonheur d’être transporté par un beau style. En effet, les qualités rédactionnelles de Camille Laurens adoptant tour à tour plusieurs points de vue narratifs en fonction de l’âge de son héroïne et de ce qu’elle raconte, son style si alerte et à l’occasion humoristique, ses analyses si pertinentes, en dehors de tout misérabilisme, et ses véritables trouvailles en matière de vocabulaire, haussent ce roman féministe au niveau d’une très belle œuvre littéraire et laissent entrevoir, pour les générations qui suivent, un progrès résumé par cette dernière phrase de Laurence à sa fille : « Tu as raison, ma chérie, ai-je dit, c’est merveilleux, une fille. »

Dominique Godfard 
(17/05/21)    



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Lectures









Gallimard

(Août 2020)
240 pages - 19,50 €

Version numérique
13,99 €









Camille Laurens,
prix Femina et prix Renaudot des lycéens pour Dans ces bras-là, est membre de l'Académie Goncourt depuis 2020.

Bio-bibliographie
sur Wikipédia



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