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Jan CARSON


Les Lanceurs de feu


En ce début d’été 2014, les habitants du quartier Est de Belfast préparent leur barbecue et leurs bières pour regarder la Coupe du monde entre amis. « Les gens d'ici apprécient particulièrement le football parce que c’est un jeu à deux camps où on donne des coups de pied. » Comme chaque année, la grande Fête du Douze, où les Orangistes organisent traditionnellement leur grande parade avant d’élever des Grands Feux de joie d’une dizaine de mètres, aura lieu en Juillet. Mais ce soir-là, d’autres Grands Feux s’allument dans la ville tandis que la vidéo d’un jeune homme encapuchonné porteur d’un masque de Guy Fawkes se présentant comme « le Lanceur de feu » et agitant des pancartes sur lesquelles des messages exhortent la population à allumer de gigantesques feux dans la ville sur fond de « Firestarter » de « Prodigy », devient virale sur Internet. « Des centaines d’adolescents et de jeunes qui n’ont guère plus de vingt ans ont envahi les rues de Belfast en mettant le feu à tout ce qui évoque l’autorité : églises, écoles, bus de l’Ulster [...], Land Rover de la police [...], magasins, arbres, pubs... » Les médias s’en emparent, les pompiers et les policiers sont sur les dents et les politiques inquiets et déroutés se mettent aux abonnés absents. « C‘est simplement au cinquième feu que la police a commencé à repérer des schémas : la taille, l’heure, les incendiaires en jeans et capuche de survêtement tirés en avant du visage de telle sorte qu’il pourrait s’agir de n’importe qui sur les vidéos des caméras de surveillance. Ces feux ont été planifiés méticuleusement. Ils démarrent dans des sacs à dos pré-remplis d’un mélange dosé avec soin d’essence, de papier et d’allume-feu. Ils sont toujours déposés dans des coins particulièrement inflammables. [...] Les feux sont programmés [...] quand il y a peu de gens à proximité : tôt le matin ou juste avant la fermeture. [...] Il s’agit d’un chaos soigneusement orchestré. Il y a des règles du jeu : Ne blessez pas de civils, ne vous faites pas prendre et, la plus importante, la règle des dix mètres, qui constitue le dogme central des Grands Feux. » Qui est ce Lanceur de feu qui semble tenir les rênes ? Dans quel but agit-il ?

La situation s’éternise, la tension monte, l’inquiétude gagne toutes les franges de la population et notamment Jonathan Murray et Sammy Agnew, ces deux hommes nés dans le quartier Est dont la personnalité et l’histoire différent par bien des aspects, qui ne se connaissent pas, mais sur lesquels Jan Carson va construire son intrigue de façon croisée.
Le premier (sur lequel le roman s’ouvre et se referme), issu de la classe moyenne, solitaire et taciturne, a été rejeté par ses parents. « Il n’était pas inhabituel chez eux de payer une baby-sitter pour enregistrer les concerts de mon école sur un caméscope. Ensuite ils ne regardaient pas ces vidéos, mais les conservaient sur une étagère de leur bureau au cas où ils devraient un jour fournir les preuves de leur intérêt. » L’enfant unique, l’adolescent puis le jeune homme n’a jamais connu l’affection, l’amour ou l’amitié. Au présent du roman, c’est un adulte replié sur lui-même, coincé voire transparent, dépressif, dont « le visage [...] ressemble à des obsèques de week-end ». Une fois son diplôme en poche, il exerce son métier de médecin, sans enthousiasme et dans la crainte permanente de mal faire, dans un centre de santé de Belfast. « Si mes parents n’avaient pas été aussi fixés sur la médecine, je crois que je serais peut-être devenu bibliothécaire. La littérature comporte des risques mais il est très rare que la manipulation incorrecte d’un livre entraîne la mort. » Un appel au secours d’une femme lors d’une nuit de garde va faire basculer sa vie dans une autre dimension. Bien que celui-ci ressemble d’emblée à un canular, au délire d’une folle ou à un piège, la voix de son interlocutrice le pousse contre toute raison mais irrésistiblement à se rendre sur place. La mystérieuse inconnue bien vivante l’ensorcellera dès le premier regard pour l’entraîner à ses côtés hors de l’espace et du temps durant trois jours de bonheur absolu. Incapable de se séparer d’elle, il embarquera cette sirène mystérieuse à la voix envoûtante chez lui. Elle y passera ses journées dans la baignoire et ses nuits à marmonner dans ses rêves des mots inquiétants comme Naufrage, Carnage, Soumission, Souffrance… Son sommeil est alors si profond que Jonathan se demande avec effroi si elle ne se dédouble pas la nuit pour mener sa vie d’être surnaturel maléfique, lui abandonnant son corps comme une enveloppe vide. Quand l’insaisissable, charmeuse, autoritaire, capricieuse, plaintive ou menaçante sirène tombe enceinte, elle en semble non heureuse mais plus exactement satisfaite. Neuf mois après, sans le moindre mot d’explication, elle s’évaporera abandonnant son rejeton femelle dans le lavabo. Ce bébé superbe à « la peau diaphane » et aux « cheveux sombres et luisants comme s'ils étaient toujours mouillés » est-elle une sirène en devenir ? Devant ce nourrisson inoffensif qui lui ressemble un peu, sourit beaucoup et pleure rarement, le papa ne manque pas de s’attendrir non sans guetter avec angoisse sur le petit visage le moindre signe qui lui rappellerait sa dangereuse génitrice. Ces étranges éclairs qui parfois traversent son regard, peut-être ? Sa fille a-t-elle hérité des pouvoirs maléfiques de sa mère et ne trouvera-t-elle comme elle de plaisir que dans la destruction, devenant ainsi un danger pour tous ? Aura-t-il alors le courage de la priver de la parole en lui coupant la langue au scalpel pour l’empêcher de nuire et ainsi sauver le monde ? Ces questions l’obsèdent...
Sammy est d’un tout autre bois. Chez les Agnew la violence est une tare de famille et Sammy n’a pas échappé à cette fatalité. Lors de la guerre civile, l’acharnement violent dont avait fait preuve le jeune paramilitaire loyaliste envers les catholiques avait même impressionné ses compagnons. Il avait fallu son mariage avec Pamela, la fin de la guerre et surtout la naissance de son premier fils pour qu’il s’en repente. Même si « la violence se transmet comme les maladies cardiaques ou le cancer » et qu’il sait que ce poison est à jamais en lui, il décide alors de tout faire pour briser cette chaîne infernale avant que son fils n’en soit la prochaine victime. « Il y a des nuits où il reste éveillé à côté de sa femme, une main pressée contre sa cage thoracique, et il sent les coups fébriles des efforts que fait la colère pour remonter vers la sortie. Il ne la laisse jamais gagner. » C’est donc une éducation non-violente que Pamela et lui ont donnée à leurs trois enfants. Mais si celle-ci semble avoir porté ses fruits pour les deux derniers, Mark, l’aîné, qualifié d’enfant perturbé durant sa scolarité, porte tous les signes de cette violence héréditaire. Impuissants ses parents n’ont pu que constater les pulsions d’agressivité, la méchanceté et la perversité qui dès l’enfance le poussaient à martyriser son jeune frère et sa sœur et mettre toute leur énergie à en protéger les petits jusqu’à ce qu’ils aient l’âge de voler de leurs propres ailes et quittent la maison. Mark, lui, est resté. L’adolescent secret et sauvage toujours vissé à son ordinateur s’est transformé en un adulte calculateur à l’agressivité froide et au regard cinglant. Il s’est aménagé le grenier où il s’isole en prenant soin de n’en sortir que quand ses parents sont absents ou endormis. Seuls le bruit de la chasse d’eau, le grincement de l’escalier qu’il descend de nuit pour se restaurer à la cuisine ou la porte qui claque, signalent aux parents l’existence de ce fils qui les a éjectés avec brutalité de sa vie. C’est alors que les Grands Feux de juin, avec dans leur sillage le chaos et l’angoisse collective qu’ils produisent, se déclenchent, ravivant chez Sammy les traumatismes et les démons de la guerre civile. D’autant qu’il lui semble reconnaître dans le Lanceur de feu de la vidéo largement diffusée appelant au soulèvement et à l’embrasement de Belfast, la silhouette et la main de Mark. Dès lors chaque sirène d’alerte le renvoie à ce fils plein de rage qu’il imagine orchestrant de son ordinateur les émeutes, manipulant la population pour en libérer toute la violence et replongeant ainsi Belfast dans l’enfer. « J’ai peur de toi, maintenant, fiston, comme j’ai peur de l’homme violent qui dort en moi. » Le père a failli. Il n’a pas su protéger son fils des démons familiaux, l’empêcher de s’enfermer dans son délire, de se laisser posséder par la violence jusqu’à s’autodétruire. De notre côté on s’interroge : Mark est-il vraiment ce Lanceur de feu si difficilement identifiable et celui-ci est-il un dangereux psychopathe comme le croit Sammy ou un « lanceur d’alerte » cherchant à lever le voile sur le désespoir d’une jeunesse nord-irlandaise confrontée au chômage, à la pauvreté et à l’écroulement de la société qui ne parvient ni à trouver sa place ni à se faire entendre ? Si ces feux, qui n’ont tué personne, n’étaient que des signaux allumés pour rassembler et mobiliser la jeunesse sacrifiée de Belfast mais aussi pour montrer sa colère au-delà des frontières afin de faire, peut-être, bouger les choses ? Si, dans ce que l’ancien paramilitaire considère comme un réveil de la violence endémique d’un pays jamais remis des Troubles, il fallait voir plutôt le soulèvement populaire d’une jeunesse en prise direct avec les conséquences sociales d’un conflit qu’elle n’a pas connu et qui n’est pas le sien mais qu’elle prend de plein fouet ?

Faudra-t-il attendre la pluie pour éteindre les Grands Feux ? Dans la ville transformée en un gigantesque brasier les deux hommes désemparés, consumés par un sentiment d’impuissance et de culpabilité, pareillement précipités dans une grande confusion par un lourd et terrible secret qui les confronte à un cruel dilemme moral, finiront par se croiser. Pourront-ils s’aider l’un l’autre ? Leur déchirement est d’avoir à hiérarchiser et à choisir entre l’amour paternel qu’ils ressentent, doublé dans notre civilisation du devoir de protéger sa progéniture, et le devoir moral et juridique d’assistance à personne(s) en danger. Leur faut-il sacrifier leur enfant au nom de la protection du collectif ou protéger leur petit tant que le pire n’est que suspecté et craint mais pas encore avéré et advenu ? Le malheur ne peut-il être contré que par un autre malheur ? Le mal par le mal ? Cette impuissance à maîtriser le devenir de leur enfant et le caractère obsessionnel de cette quête absurde sur l’origine du mal les consument lentement. Mais où commence et où finit la transmission héréditaire ? Doit-on envisager la violence par le seul prisme de l'héritage génétique ou de celui historique d’une guerre civile toujours prompte à se réveiller où prendre aussi en considération la responsabilité collective d’une ville et d’une société où les problèmes sociaux et ceux spécifiques à la jeunesse ne font jamais vraiment sujet ? Que dire de ce sentiment collectif de culpabilité qui mine toute une génération la rendant aveugle à l’évolution et aux problématiques nouvelles du monde comme à sa jeunesse ? Que peuvent comprendre ces pères porteurs d’histoires – familiale, sociale et politique – lourdes et douloureuses à ces enfants façonnés par Internet qui leur échappent et leur font peur ? À travers ces deux protagonistes, c’est ce poids du passé sur les habitants de Belfast et celui du déterminisme que Jan Carson interroge.

Mais, en contrepoint de la gravité des sujets et du contexte pré-cité, la fantaisie et le fantastique traversent ici le réalisme. Il y a tout un cortège d’Enfants Infortunés qui dès le début traverse le roman, creusant le sillon du surnaturel bien au-delà de la figure de la Lorelei ayant enfanté Sophie. Cinq d’entre eux ont même droit à leur court chapitre, semblables à d’étranges contes répartis de façon équilibrée sur l’ensemble du roman : « La fille qui ne pouvait faire que tomber » avec Ella, une adorable fillette aux ailes mal finies qui ne lui permettent pas de voler, « Le garçon qui a des roues à la place des pieds », fan de vitesse, ça va sans dire, « Le garçon qui voit l’avenir dans les surfaces liquides » qui sort le plus souvent avec une casquette à large visière pour ne pas trop en voir, « La fille qui est parfois un bateau » qui souffre atrocement à chaque transformation et « Loïs, la vampire diurne » qui mène une vie normale le jour mais reste enfermée dans une chambre éclairée à l’excès dès que la nuit tombe pour lui éviter une fin terrible. À ceux-là, brièvement évoqués lors de réunions discrètes organisées en pleine nature à Belfast-Est et en d’autres lieux isolés par le docteur Kunari pour permettre à leurs parents de partager leurs expériences, s’ajoutent plusieurs enfants volants, un qui entend les arbres et un autre qui y vit, un bébé qui se change en nuage quand il dort, une jeune fille qui transforme tout ce qu’elle touche en décorations de Noël, une enfant-oiseau, Simon qui crache du vitriol... toute une pléiade d’être étranges dotés de pouvoirs singuliers, plus ou moins rattachés à des lignées mythologiques ou fantaisistes. Tous différents et hors-normes, ils sont toujours surprenants, décalés, insolites, parfois charmants, à d’autres dangereux pour eux-mêmes ou autrui en toute innocence, joyeux ou en souffrance selon la nature de leur don et les contraintes ou souffrances que celui-ci leur impose. Si certains parents les cachent aux yeux du monde, les rendent quasi-invisibles, ce n’est pas par manque d’amour ni par honte mais pour les protéger d’une société que l’altérité dérange et rend parfois violente. Cette introduction d’éléments magiques au cœur du récit d’un mouvement populaire insurrectionnel et de celui des angoisses paternelles de Sammy et Jonathan offre au lecteur des respirations de fantaisie bienvenues pour réguler la tension et permet à l’autrice de traiter des questions sociales ou politiques difficiles à aborder de front dans d’autres plages du roman sans précipiter son lecteur dans une nuit sans étoiles.   

Les Lanceurs de Feu c’est aussi un roman sur la ville de Belfast que l’autrice connaît bien puisque c’est la sienne. Belfast est ici un personnage à part entière « Dans cette ville la vérité est un cercle vu d’un côté et un carré vu de l’autre. » Dans cette ville meurtrie où la violence et la peur ne sont jamais bien loin, protestants et catholiques, politiques et population, pauvres et riches, « se croisent sans se connaître » alors que comme le dit Sammy à Jonathan, « il suffit d'aller voir ce qui se passe de l'autre côté de la rue ». Belfast, minée par les haines anciennes et la lourdeur des silences, est une matrice de la violence. Ses vieux conflits religieux et politiques et ses démons ne se sont qu’assoupis avec l’« Accord du Vendredi Saint » (1998) et les conséquences des « Troubles » sont bien réelles. À Belfast, une forte présence paramilitaire demeure encore, le taux de chômage et le taux de pauvreté y sont parmi les plus élevés du pays. Ainsi en est-il aussi des problèmes de santé mentale et de l’usage des anti-dépresseurs, comme l’illustre bien la clientèle venant consulter le docteur Murray dans son centre de santé voire les personnages de Sammy, Mark et Jonathan qui frôlent aussi ce précipice. Le tableau est sombre. Alors Jan Carson, fait appel une fois de plus au réalisme magique pour parer sa ville de flammes et de lueurs fantomatiques en écho à cette ville où couve une violence prête à exploser à chaque instant et où chacun a peur de tous et de lui-même. En regard, les Grands Feux allumés par les jeunes contestataires pourraient paraître comme un détournement d’un symbole de mort en feux de joie et d’espoir à l’aube d’un nouveau jour qui leur permettrait de tourner la page pour écrire leur propre histoire à venir.

Jan Carson parvient, outre la fantaisie et l’humour décapant qui permet au lecteur d’établir une distance avec le sujet, à trouver un bon équilibre entre le réalisme et le fantastique, et sa maîtrise du rythme, de la construction et du suspense, réussit à retenir en permanence notre attention. Il y a là une énergie, une puissance narrative et une liberté de ton qui, du registre de l’angoisse ou la violence à celui de l’amour paternel ou d’un désir de changement, nous embarquent, nous émeuvent, nous bousculent, pour entre flammes destructrices et jaillissement de lumière, nous livrer magnifiquement et avec profondeur l’âme du Belfast que l’autrice voit de sa fenêtre.  

En nous entraînant à ses côtés du chaos politique et social au mythe de la fascinante Lorelei, de la norme incarnée par le médecin rigide à la singularité de ces Enfants Infortunés certes mais d’une fantaisie et d’une poésie irrésistibles, de l’amour paternel au devoir moral, de la solitude de Jonathan à l’élan collectif des lanceurs de feu ou du groupe de paroles du docteur Kunari, de l’impact des Troubles à l’espoir d’un changement incarné par de grands feux de joie, du fatalisme désespéré de Sammy à la solidité tranquille de la baby-sitter sourde de Sophie, de la culpabilité des deux protagonistes à l’enthousiasme de cette jeunesse prête à tout puisqu’elle a si peu à perdre, Jan Carson nous balade avec un souffle puissant dans les rues de sa ville, d’un personnage à l’autre, d’une génération à l’autre, dans un roman qui pourrait se lire comme le rêve d’une Irlande du Nord libérée des traumatismes passés par d’immenses flammes vives, qui parierait enfin sur le vivant, la force de la jeunesse et l’avenir.
Un roman hypnotique, brûlant, poétique et mystérieux, magistralement nourri d’un réalisme magique qui n’enjolive rien de cette ville de Belfast toujours au bord de l’explosion mais dégage une énergie puissante et positive. 

Dominique Baillon-Lalande 
(02/12/21)    



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Jan  CARSON, Les Lanceurs de feu
Sabine Wespieser

(Septembre 2021)
384 pages - 23

Version numérique
13,99




Traduit de l'anglais (Irlande du Nord) par Dominique Goy-Blanquet


























Jan Carson
vit à Belfast, où elle est née dans une famille protestante. Elle est l’autrice d’un premier roman, de recueils de nouvelles et de micro-fictions, pas encore traduits en français.
Les Lanceurs de feu,
son deuxième roman, a été lauréat pour l’Irlande de l’édition 2019 du prix de littérature de l’Union européenne, et finaliste
du Dalkey Book Prize.
Il a été traduit
en plusieurs langues.