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CLARIDADE


Récits et nouvelles du Cap-Vert


À Mindelo sur São Vicente, île de l’archipel volcanique composant l’état insulaire du Cap-Vert encore sous domination portugaise, un groupe d'intellectuels décide en 1936 de fonder Claridade, une revue destinée à mettre pour la première fois en valeur la vie culturelle du Cap-Vert à la confluence du néo-réalisme portugais et de la littérature du nordeste brésilien. Certains y verront une véritable proclamation d'indépendance littéraire qui impulsera l'émergence d’une littérature Capverdienne. 

À travers sept récits, c’est leur île, d’une réelle beauté mais moins paradisiaque que les dépliants touristiques ne veulent la présenter, balayée par les vents du Sahara et déserte par endroits, que quatre écrivains de Claridade – Manuel Lopes, Baltasar Lopez, Antonio-Aurelio Gonçalves, Henrique Teixeira de Sousa – nous donnent ici à découvrir.
À l’époque où les esclaves venus de toute l’Afrique y fournissaient une main d’œuvre taillable et corvéable à merci, les habitants déjà confrontés à des conditions climatiques difficiles peinaient à y survivre. Les commerçants européens sont les seuls à s’y être enrichis autrefois quand le port de Mindelo battait son plein. « La baie était le centre de tout, de tous, les riches et les pauvres. Pour vendre et pour acheter. » Depuis que « les vapeurs avaient déserté le port et [...] que l’ère du charbon avait fait place au mazout, les chalands de charbons n’étaient plus que des épaves sans utilité [...] les grues avaient disparu, les quais étaient devenus silencieux et s’étaient mis à pourrir comme tout ce qui est abandonné. [...] Ne restaient que les felouques, seul recours des îles [...] La pauvreté est une école et c’est la grande histoire de ce petit pays. »  Ne sont restés sur l’île que les pêcheurs faméliques, les vieux, les plus pauvres et les contrebandiers surveillés de près par Toï, le   douanier consciencieux également auteur de "morna" (genre musical propre au Cap-Vert rendu célèbre par Cesária Évora et classée au patrimoine immatériel de l'Unesco) à ses heures. Le soir, la population se réunit au bar pour accompagner de leurs instruments ou simplement écouter les nouvelles mornas de Toï, ces chansons poétiques, rythmées et nostalgiques qui telles la Saudade portugaise expriment en portugais et en créole l’amour perdu, la mélancolie et l’exil. Un moment collectif de partage et d’oubli venu adoucir « les aspérités de la vie et vous réconcilier avec les autres » (Le coq a chanté dans la baie, Manuel Lopes). Le deuxième texte du même auteur évoque le rôle du sorcier local dans son interaction avec la communauté, les croyances locales, les rites, leur survie et leur disparition.  (Le sorcier Bachenche)  

Dona Mana, premier texte de Baltasar Lopes, met en scène un procès où le juge doit arbitrer entre un père et une mère quant à la garde d’une fillette, sachant que le premier accuse la seconde de maltraitance envers l’enfant. S’il est bien difficile de démêler le vrai du faux et la réalité du règlement de compte dans les témoignages des uns et des autres, ce qui en émerge est avant tout le poids de la pauvreté et des difficultés du quotidien sur les différents acteurs. Si la mère pour se défendre crie avec autant de maladresse que de sincérité l’amour qu’elle porte à sa fille, elle ne peut extirper de ses propos cette impuissance qui, quand manquent l’argent et les mots, la pousse à la colère et parfois à la brutalité. Ce sont les sources de cette rage que le juge va tenter d’explorer comme pour en neutraliser les effets pour l’avenir. Le second récit de l’auteur, Momiete va à l’école, s’attache aux cruelles rivalités enfantines qui animent une classe du petit séminaire tenu par des chanoines portugais, quand le troisième (Les travaux et les jours) nous rapporte en quatre épisodes de trois à six pages le naufrage d’un vapeur transportant des sacs de maïs près de la côte, véritable don du ciel pour les ouvriers des carrières peinant à nourrir leur famille. C’est collectivement et solidaires qu’ils s’organisent pour en récupérer leur part face au douanier qui surveille le sauvetage de la cargaison.

Nhâ Candinha, amie proche de la mère disparue trop jeune du narrateur, était une femme chaleureuse qui savait écouter et consoler les chagrins d’enfant. La procession accompagnant cette « dame de bien » appréciée de tous jusqu’au cimetière est l’occasion pour les uns et les autres d’évoquer sa vie et la leur entre amour, misère et exil. (L’enterrement de Nhâ Candinha Sena de António Aurélio Gonçalves)

Henrique Teixeira de Sousa dans Dragon et moi nous livre une histoire d’amitié entre un jeune garçon et le chien qu’il a adopté et le fait avec beaucoup d’émotion. À travers ce récit c’est bien entendu toute son enfance dans une famille modeste et son île qu’il nous raconte.

Une postface de Jorge Miranda Alfama replace ces textes assez datés dans leur contexte géopolitique, socio-culturel, économique et littéraire et développe plus avant l’aventure de la revue Clarade et ses liens avec la France et l’Argentine.  


               Dans ces courts récits, entre conte, nouvelle et poésie, les contours de la société Capverdienne de cette première moitié du XXe siècle, marquée par l’isolement séculaire et la colonisation, avec son folklore, ses traditions mais aussi les changements qui sont en train de s’y opérer, se dessinent à travers les yeux de sa population locale autochtone souvent pauvre et laborieuse. La nature et plus particulièrement la mer y tient, comme dans la vie des îliens, une place de choix.

L’exil souvent y fait sujet, invitant les protagonistes à fuir enfermement et misère pour se lancer à l’aventure vers l’inconnu au-delà de leur horizon dans l’espoir d’une vie meilleure. « Vers le nord ou vers le sud, l’est ou l’ouest, tout chemin était bon pour fuir cette vie mesquine », lit-on ainsi dans Le coq a chanté dans la baie de Manuel Lopes. Mais l’ailleurs ne s’avère pas toujours synonyme de bonheur et de richesse. « J’ai fait bien des tours dans ce monde, bien des vagues m’ont balancé, parfois hautes et menaçantes, parfois puissantes ou encore molles et amicales. Je suis passé par là où je n’aurais jamais pensé mettre les pieds. [...] j’ai arpenté des villes de toutes sortes : énormes ou petites, laides ou belles, calmes ou fiévreuses, mais à quoi bon. J’ai été de ceux qui font le tour du monde et en reviennent les mains vides. » La nostalgie et le manque du pays dès lors se font plus vifs. « Quand la mauvaise étoile m’avait trop poursuivi [...] je pensais à une petite maison que j’avais laissée dans une île presque ignorée du monde, je pensais à mon pays. Souvent aussi à Nhâ Candinha ; son souvenir [...] me rapportait du fond des années comme un calmant divin, la poésie de mon enfance » complète António Aurélio Gonçalves dans L’enterrement de Nhâ Candinha Sena.
 
Le lecteur entre misère et beauté découvre à travers ces textes riches d’expressions créoles et de gouaille populaire un territoire peu connu, ses paysages, son histoire complexe mais surtout un peuple chaleureux et complexe. À la croisée de l’amour, de cette mer puissante qui chichement les nourrit non sans engloutir à jamais certains d’entre eux, des rêves et chemins de l’exil souvent pavés de désillusions, la morna et ses accents mélancoliques « du vouloir rester et du devoir partir ou du vouloir partir et du devoir rester », au diapason des cœurs se fait entendre et nous émeut.

Dominique Baillon-Lalande 
(02/07/21)    



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Lectures








Chandeigne

(Mars 2021)
184 pages - 14


Traduit de portugais
(Cap-Vert) par
Michel Laban

Postface de
Jorge Miranda Alfama






Claridade

Le mouvement Claridade naît dans les années 1930 au Cap-Vert. Désireux de se libérer de l’influence intellectuelle portugaise qui valorise le Romantisme et le Réalisme et de mettre en avant la culture nationale, divers intellectuels tels que Baltasar Lopes, Manuel Lopes, Antonio Aurélio Gonçalves, Teixeira de Souza et Gabriel Mariano, créent la revue Claridade, dans laquelle sont publiés articles, manifestes et textes littéraires. Pendant près de trente ans, Claridade révèle les nouvelles voix de la littérature capverdienne et participe à l’émergence d’une vraie vie intellectuelle autonome au Cap-Vert, riche des héritages d’avant la colonisation portugaise.

(Source :
éditions Chandeigne)