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Caroline DE MULDER


Manger Bambi


Hilda a seize ans et Bambi est son surnom pour les copines, « à cause de ses yeux doux et de sa charpente légère, tout en pattes ». Mais derrière sa beauté et son apparente fragilité se cache un chat sauvage, poil hérissé et griffes sorties. Capable de tendresse pour sa « maman » et son amie Leïla, elle peut montrer la pire férocité envers les autres, et surtout les hommes mûrs qui aiment les jeunes filles, ceux qui ressemblent à « Nounours ».

La scène inaugurale est violente et l’écriture de l’autrice tout autant, au plus près des émotions de Bambi de sa rage, de sa colère, de son besoin d’extérioriser sa haine.
« Sur le lit, il y a un homme, le visage déformé par un bâillon-boule. Il est allongé sur le dos, les mains attachées au cadre par des menottes roses, ses jambes aux pieds du lit avec du gros scotch de bricolage. Il a le pantalon aux chevilles et le sexe mort. Contraste indécent avec sa chemise blanche et froissée en mille morceaux, son pantalon de costume noir, en accordéon ; c'était, il y a quelques heures, un financier qui sortait d'une journée de travail très bien payée. C'est maintenant un gros animal terrorisé. »
« La gamine lui met un aller-retour, et pas de main morte, on ne croirait pas tant de force dans une pogne si petite. L'homme geint. Les yeux déchargent des larmes redoublées. À bloc sur le bâillon, la joue soigneusement rasée est griffée par le chaton d'une bague, même pas une pierre semi-précieuse, même pas de la verroterie, sûrement du plastique et encore. »

Avec Leïla, sa meilleur amie, dealeuse placée dans un foyer, et parfois Louna, quand elle n’est pas trop perdue dans son monde enfumé, Bambi organise des opérations sugardating, du nom de ces sites ou des hommes financièrement aisés peuvent rencontrer des jeunes filles (étudiantes, jeunes diplômées) prêtes à leur offrir une relation de qualité en se mettant à l’abri du besoin.
Bambi fait défiler régulièrement les profils d’hommes sur son portable en cherchant le pigeon idéal. « Enfin, tu vois, presque tous ils mentent sur les revenus et le budget qu'ils sont prêts à filer à leur baby. Pour un vrai riche qui veut une étudiante, t'as trois consultants qui s'ennuient au pieu avec leur pouffe et dix salauds trop dalleux. Ils espèrent même pas en serrer une jolie, ils veulent juste taper dans la viande. » Bambi a appris à décrypter les messages, à sélectionner les bons candidats.
Pour Bambi et ses copines, se faire passer pour des étudiantes ne peut pas durer très longtemps. Une fois dans la chambre d’hôtel ou dans l’appartement, il faut vite sortir le pistolet que Bambi a conservé lorsque son père a quitté la maison. Il faut le dépouiller de tout ce qui a un peu de valeur mais surtout il faut l’humilier, le faire souffrir, venger toutes les filles qui ont eu à subir les avances d’un type plus âgé comme elle avec « Nounours » dont sa mère s’était éprise sans comprendre son manège et son attirance pour l’adolescente.

Pau à peu nous entrons dans la vie de Bambi, nous la voyons vivre avec sa mère devenue alcoolique et quasiment folle depuis qu’un homme l’a quittée. Mais sa mère, c’est tout ce qu’elle a, Bambi. C’est son seul repère, son seul lien avec son enfance. Sa mère et Leïla.
« – Toi tu me bousilles pas, maman non plus. À part ça, la life me bousille, ouais, la vie est une pute et on a même pas les thunes pour l'acheter.
L'argument est imparable, Leïla hoche la tête. Bambi continue.
 – Et donc les coups que je prends je les rends au centuple et belèk si t'es sur ma route et que tu me trouves fraîche. J'ai mal et faut bien que quelqu'un raque. Parmi ceux qui vont raquer dar, y a l'ex de ma mère et tous ceux comme lui. »

Évidemment, ce type de vie n’est pas sans risques et les rebondissements ne manquent pas dans ce roman aussi noir que passionnant et émouvant. On s’attache vite à Bambi, à ce paradoxe de violence et de tendresse, cette justicière imprévisible, calculatrice et spontanée, toujours à vif, capable de se laisser emporter par la colère et devenir impitoyable mais aussi de rêver de ciel bleu et de sable fin. Un cocktail explosif magnifiquement mis en mots par Caroline De Mulder qui a su trouver le ton juste et les expressions bien adaptées pour faire exister et rendre crédible un personnage aussi complexe, excessif et contradictoire.

Serge Cabrol 
(01/03/21)    



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Noir & polar










Gallimard
La Noire
(Janvier 2021)
208 pages - 18,50 Version numérique
12,99














Caroline De Mulder

enseigne la littérature en Belgique. Manger Bambi est son cinquième roman.


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