Retour à l'accueil du site





Camille DE PERETTI

Les rêveurs définitifs



Le roman se déroule à Paris où vit Emmanuelle. Elle se verrait bien écrivaine mais « d’idées de romans, elle n’avait jamais eu que des premières phrases, vite abandonnées. Parfois elle avait la révélation d’un nom de personnage, ou encore d’une association incongrue de mots qu’elle hésitait à trouver poétique ». Pour élever dignement son adolescent de fils elle s’est donc orientée vers le métier de traductrice qu’elle exerce en free-lance. L’équilibre financier qu’elle a réussi à instaurer reste fragile, surtout quand on est fâché comme elle avec les démarches administratives et financières. Cette fois la quarantenaire doit assumer sa négligence et sa procrastination : ne pas avoir réagi à l’avis de redressement puis aux lettres de rappel successives émis par les impôts lui vaut une mise en demeure de payer son dû augmenté de sévères pénalités de retard, soit cinq-mille euros à régler en une fois et sans délai. Pour trouver cette somme qu’elle n’a bien évidemment pas sur son compte ni sur un quelconque livret d’épargne, après avoir tenté sans succès d’obtenir un prêt bancaire ou amical, elle demande l’aide de l’éditeur qui lui fournit le plus et le plus régulièrement du travail. Celui-ci lui trouvera par connaissance une mission tout à fait dans ses cordes, courte et bien rémunérée chez Kiwi, un géant du web qui cherche à développer un logiciel de traduction qui respecterait l’essence même de l’œuvre originelle en faisant appel à l’intelligence artificielle. Une solution idéale pour régler ses problèmes financiers rapidement mais un projet quelque peu perturbant pour la traductrice qui, en cas de substitution réussie de la machine à l’humain, en perçoit directement les conséquences pour sa profession. Or, si le secteur éditorial qui l’emploie « avec ses formules éculées et ses adjectifs redondants » n’est pas le plus inventif qui soit, Emma s’est attachée à ce travail qui la fait vivre. Elle aime à retravailler les phrases et les mots pour offrir à chaque ouvrage la meilleure traduction possible, cédant même parfois au plaisir d’introduire dans ces fictions formatées et stéréotypées un vocabulaire moins convenu et une syntaxe plus élaborée que dans l’original. C’est parce qu’elle est ainsi perfectionniste et obstinée qu’exercer en solo, à son domicile, en toute liberté et en toute autonomie lui convient parfaitement. Emma, dans la pratique de son métier comme dans sa vie privée est une femme libre et une incorrigible rêveuse à qui l’imagination toujours en éveil fournit le romantisme et la fantaisie nécessaires pour agrémenter un quotidien banal et routinier qui en est dépourvu.
Son fils Quentin, élève de troisième tranquille et réservé, se découvre à travers sa passion pour les jeux vidéo un talent de gameur puis de codeur, trouvant sur les réseaux et forums grâce à Shrimps, son avatar audacieux et drôle comme lui n’a jamais su l’être, le moyen d’intégrer une communauté, de prendre confiance en lui et de s’affirmer. « Selon lui le monde se divisait en deux catégories, les gens qui n’avaient jamais tenu une manette et les autres. Les seconds savaient, eux que ce n’était pas dangereux, c’était juste bon, c’était juste drôle, c’était juste un kif. Sa mère disait (…) qu’il finirait tout seul dans sa chambre, pâle comme un linge, à boire du soda, les muscles atrophiés (…) c’était ridicule Quentin n’aimait pas les sodas. ». Doué, l’adolescent ne tarde pas à se faire repérer, contacter puis intégrer par un groupe de hackers activistes auquel le projet Kiwi n’a pas échappé. « Quentin n’était pas un rêveur, le mode virtuel lui suffisait. Et puis le monde réel courait à sa perte, les profs de sciences les bassinaient assez avec la disparition des abeilles et des pandas. » Si l’adolescent comme sa mère se prend à rêver c’est de la jolie Amalia dont il n’a toujours pas réussi à capter l’attention.   
Martine, mère d’Emma, après avoir élevé seule sa fille accueille Quentin chez elle tous les mercredis avec bonheur et complicité. Elle a gardé son caractère pragmatique et dynamique d’autrefois, prend avec bonne humeur le décalage qui s’accentue entre elle et la société, en fait même un atout pour parvenir à attendrir ou faire rire son petit-fils. Si ce dernier considère avec une indulgence amusée les angoisses irrationnelles qui se sont mises à la saisir avec l’âge, Emma quant à elle s’en inquiète ou s’en agace selon les jours.
Enfin, dans l’entourage direct d’Emma il y a Claire, connue à l’université quand toutes deux y suivaient un cursus en littérature comparée. Claire, mariée et mère d’une petite fille de cinq ans, a intégré des agences de communication et s’est spécialisée dans le secteur féminin en général et les sites de rencontres en particulier.  Riche de cette expérience, elle se désespère du célibat de son amie, lui fait toujours mille suggestions et s’étonne non sans humour qu’après avoir traduit plusieurs centaines de romans à l’eau de rose elle ne soit toujours pas devenue experte dans la question. Les deux amies se voient très régulièrement et Emma apprécie beaucoup cette femme vive, drôle et bien dans ses baskets avec laquelle elle aime à partager des confidences et sur laquelle elle peut toujours compter.

Quentin vit entouré et aimé par deux femmes libres, Martine et Emma, toutes deux mères célibataires ayant choisi à vingt ans d’écart de l’être et l’ayant assumé non seulement sans regret mais avec bonheur. « Elle a fait un bébé toute seule » chantait dans les années quatre-vingt Jean-Jacques Goldman en faisant référence à un phénomène de société non anodin. C’est dans ces années-là que Martine, sténodactylo devenue secrétaire de direction, mettant fin à une relation adultère de dix ans avec son patron marié et ayant déjà subi un avortement en cours de route, fera le choix délibéré d’avoir un enfant de lui avant qu’elle ne puisse plus en avoir. « Il l’avait toujours bien traitée, s’était montré généreux et attentionné. (…) Sans cette liaison elle ne serait pas devenue la femme cultivée et indépendante qu’elle était aujourd’hui. » Emma, qui a décidé pareillement mais à ses vingt ans de garder l’enfant conçu lors de ses amours estudiantines en Écosse et né lors de son retour en France sans que son amant n’en ait eu connaissance, suit ses traces. « Très bien, ma chérie, tu pourras toujours compter sur moi. Tu verras ce n’est pas si terrible d’être une mère célibataire, c’est dur mais on s’en sort. Et puis regarde-moi, sans toi, toi ma fille adorée, je ne serais rien ». À Emma « ça lui avait fait tout drôle cette déclaration d’amour. Sa mère d’ordinaire était assez peu démonstrative. »  Ce sont de belles figures de femmes modernes et libres, capables d’assumer seules l’éducation d’un enfant, qui loin de penser que celui-ci aurait besoin d’une maman et d’un papa pour trouver sa place dans la société comme certains et certaines le répètent à satiété, assument seules et avec amour ce choix de la monoparentalité. Emma en reproduisant le schéma de sa mère vingt ans plus tard prouve, si nécessaire, qu’elle n’a pas souffert de cette situation et Martine qui accueille le bébé de sa fille tout simplement en maman et en grand-mère avec joie et tendresse, se joint à elle pour illustrer de façon éloquente que, loin de tout cliché, être mère célibataire n’est une catastrophe ni pour l’enfant ni pour celle qui donne la vie. En cela Camille de Peretti interroge la parentalité et la maternité sous ses aspects les plus contemporains et les plus intimes. « L’enfant aurait besoin d’elle, la rendrait utile. Il le sauverait de la menace de complètement rater sa vie. Mais très vite, elle avait compris qu’on pourrait être seule même avec un nourrisson sur les bras. » S’il était difficile en face de telles figures de parvenir à faire de l’adolescent un vrai personnage, Camille de Peretti y réussit fort bien. Quentin qui vit sa propre initiation à travers le numérique parvient à acquérir une épaisseur, non contre cette mère singulière qu’il aime mais avec laquelle il communique peu mais indépendamment avec l’intelligence de son temps. L’itinéraire d’Emma comme celui de Martine met aussi en valeur cette injonction sociale qui obligerait à être mère pour être vraiment femme et à partir de cette situation de mère célibataire de réussir à conjuguer l’éducation de l’enfant, la vie professionnelle et matérielle, plus que tout autre. Il y a en cela un féminisme ambiant dans Les rêveurs définitifs avec des personnages de femmes non victimes mais au contraire autonomes et déterminées qui se veulent seules propriétaires de leur corps et de leur destin.   
Les relations intrafamiliales, à travers le couple et les liaisons adultères, à travers le désir, la sexualité, le vieillissement, et surtout à travers les rapports complexes entre parents (uniques ou non) et enfant à l’âge de l’adolescence, sont ici omniprésents et rapportés avec beaucoup de justesse. Les hommes, eux, ne font qu’une pâle figuration, souvent moqueuse, à l’exception peut-être du vieux et éminent linguiste associé au groupe de réflexion Kiwi lors de sa rencontre privée avec Emma dans l’une des dernières scènes du roman.

Deuxième pied qui permet au roman de rester en équilibre, le sujet traité en transversalité de l’omniprésence du numérique dans nos vie que ce soit à partir de l’addiction aux jeux vidéo du fils, des réseaux sociaux et des sites de rencontres que Claire structure et met en valeur, de ceux qu’Emma fréquente pour des parenthèses d’amour purement sexuelles qui contribuent à son équilibre, du dark web qui repère en Quentin un élément intéressant, de l’IA (Intelligence Artificielle) ou de la robotique qui remplacent les corps ou les cerveaux humain par des machines en supprimant ainsi des emplois donc des charges. Y est suggéré aussi le rôle que joue cet environnement numérique auprès des générations Y ou Z comme lieu de rassemblement et de militantisme sociologique et écologique. « Ce n’était qu’une première attaque, les crises se succéderaient partout dans le monde, ce terrorisme pacifiste d’un genre nouveau privilégiait la convergence à la coordination devant les yeux ahuris de leurs aînés qui savaient à peine faire fonctionner les ordinateurs qu’ils avaient pourtant créés. (...) Ils feraient leur révolution assis, en cliquant sur Enter. » Sur cette emprise numérique, quoi qu’en pensent les plus jeunes, les générations précédentes peuvent effectivement être saisies d’incompréhension mais aussi de clairvoyance et d’humour comme le vieux professeur qui dira en aparté à Emma : « On cite Socrate à tout bout de champ, mais "Connais-toi toi-même", ça n’a jamais voulu dire "prends-toi en selfie". C’est exactement ce qui s’est passé avec ce K-cloud, une perte de pédales planétaire et pour quoi ? Pour l’effacement de données dont les gens déplorent la disparition comme s’ils avaient perdu leur identité alors qu’il ne s’agissait que d’une projection fantasmée de leur moi. »

De ces deux thèmes principaux (relation familiale et numérique) qui s’entrelacent surgit un troisième : le pouvoir de l’imagination et de la puissance de l’art, par le biais de la littérature pour la mère et celui des jeux donc des images numériques pour le fils. Pour l’un comme pour l’autre cet univers parallèle qu’ils habitent de façon secrète et intime, cet espace où ils peuvent sans crainte se rêver une vie et s’imaginer autres, vient en écho à l’expression « le rêve est une seconde vie » que Gérard de Nerval mettait en exergue dans Aurélia. Rêve et réalité icis‘entremêlent ici plus qu’ils ne s’entrechoquent comme dans la vie même où « il ne s’agissait pas de choisir entre rêver sa vie et la vivre, il fallait faire les deux » comme l’exprime Emma. Même si dans Les rêveurs définitifs il est clair que ce désir du vertige de l’imaginaire s’avère un élément compensatoire qui vient combler le vide et l’ennui inhérents à la routine du quotidien, permet d’évacuer les frustrations et offre la possibilité momentanée d’être soi complètement sans se soucier des dommages collatéraux et du regard des autres, il peut aussi s’avérer facteur d’isolement, d’incommunicabilité ou de solitude. Non sans un certain flou, Emma et Quentin se sont accommodés de cela voire en ont construit une proximité aléatoire, singulière mais réelle qui ne vient en rien entacher la tendresse réciproque mais lui permet à elle de s’accorder quelques escapades plus récréatives et sexuelles qu’amoureuses avec des partenaires éphémères et à lui de trouver l’audace de séduire la plus jolie fille de son lycée grâce à l’anonymat d’Internet. Si dans cet hommage à la puissance de l'imaginaire et à la littérature qui brouille constamment les frontières entre rêves et réalités le lecteur peut à certains moments avoir du mal à trouver ses repères, il n’en reste pas moins que la sensibilité et le naturel avec lesquels Camille de Peretti nous immerge dans l’intériorité de ses personnages fait que nous avons plaisir à cheminer à leurs côtés. On pourrait ainsi appliquer à l’existence humaine la phrase qu’Emma emploie pour définir la traduction : « Transparente et insondable, l’oxymore était parfait pour décrire la nature humaine. »

Dans les scènes amoureuses, l’autrice utilise des images convenues et un style codifié comme ce qu’elle traduit dans ces bluettes indigentes à longueur d’année, et ce faisant, là aussi, elle introduit un décalage, un regard extérieur, avec ce qu’elle est en train de vivre. Cela donne un effet humoristique et fait écho à la propension de l’héroïne à faire, en imagination, de multiples variantes des situations qui se présentent à elle. Un stratagème littéraire utilisé à bon escient qui donne à ce livre abordant des questions profondes avec la légèreté aimable et rassurante du feel-good qu’il n’est pas. Il est clair, quand on voit les références culturelles et le vocabulaire utilisés lors des échanges à Kiwi lors des réunions au sujet de la traduction littéraire, qu’il s’agit ici non d’une pauvreté de langage mais d’un clin d’œil appuyé à la multiplicité des registres existants. De même le vocabulaire que Quentin utilise pour communiquer avec son groupe virtuel est celui de sa génération et des réseaux sociaux. Enfin quand Emma relate ses rencontres dans un bar suite à des échanges Internet, le déroulement du rendez-vous semble suivre un processus socialement admis et informellement codifié. Tout est là, dans cette oscillation permanente entre réalité et imaginaire, entre Emma et Quentin, entre l’adolescent et Shrimp, son avatar, entre normes et liberté, entre les difficultés du quotidien et les contes qu’en bonne mère elle a lus et racontés mille fois à son enfant non sans que cela laisse des traces chez l’un et chez l’autre. C’est de ce jeu constant de balancier intergénérationnel, entre ombre et lumière, avec ce qui est plus des juxtapositions que des confrontations, de cette exploration fondamentale de la fiction sous toutes ses formes que Les rêveurs définitifs puise son essence et trouve son rythme. L’humour enfin est aussi au rendez-vous : « On lui avait souvent dit qu’elle avait un joli sourire, cette mimique animale, héritée de nos ancêtres primates. Où avait-elle lu que sourire signifiait qu’on ne mordait pas celui qui se dressait face à nous. C’était pour cela que montrer les dents et ne pas s’en servir pour attaquer était devenu un salut de paix, un signe de bonté. »
Parmi les autres thèmes contemporains qui de façon plus diffuse et parfois superficielle y sont abordés on trouve aussi chez Quentin plus particulièrement les questions écologiques et le réchauffement climatique ou les thèses complotistes qui déferlent sur le Net et dans les médias.

À partir de ces personnages ordinaires, avec une constante simplicité, une légèreté et un vrai dynamisme Camille de Peretti nous invite à nous questionner sur la vie, sur l’évolution de nos modes de communication et du monde du travail, sur les rapports que nous entretenons les uns avec les autres mais aussi avec nous-mêmes. Elle porte ainsi sur notre société et nos modes de vie un regard juste, parfois acéré, parfois drôle et toujours bienveillant. Un divertissement à plusieurs niveaux, plaisant et enlevé mais plus sérieux qu’il n’y paraît même si, bien évidemment, on le referme le sourire aux lèvres.

Dominique Baillon-Lalande 
(24/09/21)    



Retour
Sommaire
Lectures







Camille DE PERETTI, Les rêveurs définitifs
Calmann-Lévy

(Août 2021)
288 pages 18,90

Version numérique
13,99
















Camille de Peretti

Les rêveurs définitifs
est son huitième roman.



Bio-bibliographie
sur Wikipedia