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Pierre DEMARTY


Mort aux girafes


Voilà un roman très audacieux par sa forme, écrit en une seule phrase du début à la fin, bourré de jeux de mots et d’érudition, ménageant un suspense comme un policier, peuplé d’une foule de personnages, de dates et de faits historiques de plus ou moins grande importance, bref un OVNI littéraire qui peut faire rire et pleurer et dont le style est un curieux mélange d’argot et de mots savants. Commençons par le rire, car si l’auteur s’est beaucoup amusé à écrire, le lecteur rit aussi énormément.
« or il est peu de choses aussi intolérables (à part une craie qui crisse, une oie qui cacarde, un jars qui jean-michèle ou des roulettes de valise qui raclent sur des pavés disjoints) qu’un fauteuil qui grince »
« un type qui n’avait rien à voir avec la groseille mais beaucoup en revanche avec la pègre du Grand-Est ainsi qu’avec la farine à naseaux dont il était un baron »
À propos de la reine Victoria : « Sa Ventripotente Potentate, à l’instar de tant de ses sujets, était tout bonnement encline à flatuler plus haut que son trône »
À propos d’une usine d’objets en caoutchouc : « Pierre-François Delacoste qui, lui, n’est pas du genre à prendre le latex avec des gants ni à gérer le business en se murgeant à la mirabelle et qui, avec un sérieux donc tout ce qu’il y a de plus abstème, une fois disposant des pleins pouvoirs après le départ à la retraite de tonton, pas trop tôt, va propulser l’humble firme familiale vers le triomphe planétaire à une vitesse foudroyante »

Les proverbes se prêtent particulièrement aux jeux de mots : « il s’était rendu compte que les voyages, s’ils forment proverbialement la jeunesse, avaient à l’inverse et assez logiquement plutôt tendance à déformer la vieillesse »

L’auteur excelle dans l’art du coq-à-l’âne et des juxtapositions improbables :
« Ava Gardner était décédée depuis plus de vingt ans, des suites d’une pneumonie, dans son appartement londonien, au petit matin du 25 janvier 1990, soit, incroyable mais vrai, quelques heures à peine avant que George Bush père n’annonce l’octroi par les États-Unis d’une aide d’un montant d’un milliard de dollars au Panama tandis que Didier Auriol, au volant de sa Lancia Delta Integrale 16v, signait au nez et à la barbe de son rival l’ibère favori Carlos Sainz Cenamor une victoire éclatante au 58e rallye Monte-Carlo »

À plusieurs occasions l’auteur prend la liberté de parler au lecteur : « entre le 25 mai 1961 et le moment où je vous félicite de continuer à lire ces lignes, il en est un à présent qui nous intéresse tout particulièrement » ; « mais je m’explique et je tâche de vous la faire courte car j’en vois qui ne seraient pas contre une petite pause-pipi tandis que d’autres, dans un registre voisin, se demandent où est passé Frédéric Berthet dans tout ça et si on ne serait pas en train d’essayer de nous faire prendre des prostates pour des lampadaires par hasard, et à ceux-là je dis patience »

L’auteur invente des mots dans des langues exotiques.  Ainsi, au mitard, « pouvait-on entendre un Coño de su madre fuser en réplique à un Krijg de klere, un Gloop si ko tursky kooratz se voir sèchement rembarrer par un Suksi vittuun, ou encore un Tristo hrmenych se prendre en boomerang un Mbula mama ku bien senti »

Faire tenir tout un roman dans une seule phrase tient du prodige car les liaisons et les ruptures dans le récit doivent s’imbriquer de façon fluide, sans lourdeur excessive, sans abuser des « à propos duquel », « sur laquelle », « au sein duquel ».
Le récit commence par un suicide dont on ne connaît la raison qu’à la dernière ligne. L’auteur nous a parlé de mille autres choses en apparence mais tout va converger vers la ville de Bar-le-Duc où commence le roman. Bien ficelé et très étonnant. Prenez votre souffle et lisez d’une traite.

Nadine Dutier 
(19/11/21)   



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Pierre DEMARTY, Mort aux girafes
Le Tripode

(Septembre 2021)
200 pages - 17













Pierre Demarty,

né à Paris en 1976,
est éditeur de littérature étrangère et traducteur. Mort aux girafes est son quatrième roman.





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de Pierre Demarty :

Le petit garçon
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