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Catherine GRYNFOGEL-DROMMELSCHLAGER

Lusia



26 août 1942, à Llo, village pyrénéen situé en « zone libre », les Juifs étrangers sont arrêtés par la police de Vichy. Lusia, jeune maman de 24 ans, confie son fils Édouard qui n’a pas trois ans à ses voisins quand elle voit les policiers entrer dans le village.
Ce geste magnifique ouvre ce récit comme un coup de tonnerre. Quel courage a-t-il fallu à cette mère pour se séparer de son fils bien aimé ! Quelle lucidité sur ce que la police de Vichy leur réservait ! Alors que tant d’autres parents ont cru au mythe du regroupement familial…

Quarante-trois ans après la disparition de ses parents, Édouard reçoit la lettre que sa mère lui a écrite dans le train qui l’amenait du camp de Rivesaltes à Drancy.
« Cette lettre opéra à la façon d’une déflagration […] Toutes les digues protectrices qu’Édouard avait dressées entre lui et sa petite enfance se brisèrent l’une après l’autre, et il redevint le fils de ses parents. Plus vivante que jamais, Lusia occupait presque toutes ses pensées, mais il ne savait que faire de son encombrante présence ; il la chercha en vain. »
Quelques années plus tard, Édouard et Catherine se sont unis ; la quête pour retrouver les traces de Lusia devient la quête du couple.
« Nous nous sommes alors lancés dans une enquête historique pour retrouver Lusia, conscients toutefois du caractère aléatoire de nos recherches. Le passage du temps et ses effets dévastateurs avaient enseveli l’essentiel ; seuls subsistaient des bribes d’histoire et des détails ténus, comparables à ces particules noires qui s’échappent d’un feu pour voleter dans les airs avant de disparaître. Et pourtant... Aidés, poussés par le destin à travers des découvertes impromptues, voire inespérées, nous pûmes les saisir au vol, les arrêter dans leur course vers le néant et les lier ensemble afin de reconstituer l’histoire de Lusia, juste avant que les cendres s’envolent. »
C’est le récit de cette enquête, mêlée aux bouleversements qu’elle provoque, que Catherine Grynfogel-Drommelschlager nous livre ici.

Lusia est née à Bialystok en Pologne. Sa famille est aisée ; son père, Noson Gurwicz, dirige une usine de conditionnement de la ouate. Sa mère, Pesza, instruite et raffinée, encourage ses trois enfants à aller à l’Université. En 1937, Lusia poursuit ses études de commerce à Anvers. Tandis qu’Hitler a annexé l’Autriche, menace la Tchécoslovaquie, Noson craint que rien ni personne ne l’arrête dans sa course folle.
Deux voyages à Bialystok seront nécessaires pour retrouver des témoins ou des indices. Suite à une annonce publiée dans la Bialystok Gazeta, Wieslaw, un historien se met à la disposition du couple et grâce aux archives miraculeusement conservées, il retrouve la trace des grands-parents de Lusia, originaires d’un village proche de Wilno (l’actuelle Vilnius en Lituanie). Hersh Gurwicz, son grand-père était éditeur et imprimeur. D’anciennes cartes postales montrent l’enseigne de l’imprimerie à différentes époques tantôt en russe, tantôt en allemand.
« Fascinés, nous l’écoutions en silence. Ces registres dessinaient, à traits légers, les contours d’un passé disparu ; un passé qui ressuscitait sous nos yeux, les personnages dont Wieslaw parlait se relevant comme des ombres silencieuses d’entre ces pages fanées. »
Des photos leur permettront de voir la maison où Lusia est née et a grandi, un musée qui abrite la reconstitution d’une maison bourgeoise du début du siècle va éveiller chez Édouard « des échos familiers, ceux de la voix de Bronia, sa tante, lui décrivant la maison où Lusia avait grandi : elle aurait pu être ainsi, elle devait être ainsi, me dit-il. »

Pour reconstituer la vie de Lusia à Anvers, le fil conducteur de la période 1937-1939 sera les lettres et les photos qu’elle a envoyées à son premier amour Osu et retrouvées chez Oskar, le frère de Lusia qui était l’ami d’Osu, tous deux établis en Palestine.
À partir de l’été 1939, Raphaël apparaît dans la vie de Lusia. Étudiant comme Lusia à l’Institut de commerce d’Anvers, Raphaël est arrivé en Belgique en 1926 avec Nathan son père, Rachel sa mère, Hilda sa sœur. Raphaël deviendra son compagnon et le père d’Édouard, Hilda deviendra la mère adoptive d’Édouard.
Le 1er septembre 1939, les Allemands envahissent la Pologne. Lusia n’a plus ni nouvelles ni argent de ses parents. Une amie l’informe qu’à Bialystok les Allemands ont cédé la place aux Russes le 22 octobre, moins menaçants pour les Juifs. Mais la police politique prépare des déportations vers la Sibérie. Sa famille plutôt aisée sera taxée de bourgeoise et envoyée en Sibérie.

Lusia découvre qu’elle attend un bébé. Le couple se marie en mars 1940. Le 10 mai, l’armée allemande envahit les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique. Le matin même du 10 mai, les « étrangers nationaux ennemis » sont arrêtés. Pour échapper à l’arrestation, toute la famille se joint à l’exode massif vers le Sud. La France ne devait être qu’une étape vers l’Espagne. Au bout de dix jours de voyage éreintant en train ils atteignent Toulouse. L’épuisement de Lusia va précipiter la naissance du bébé.

Le contexte local a été évoqué dans un article de La Dépêche du Midi daté du 18 juin 2000, intitulé : « Il y a 60 ans, l’exode ».
« Des réfugiés, Toulouse et sa région en ont accueilli dès 1936. Des dizaines de milliers d’Espagnols avaient en effet traversé les Pyrénées pour fuir le fascisme franquiste. En ce mois de mai 1940, profitant de cette triste expérience et des erreurs d’organisation commises, les autorités politiques ont mis en place dans toutes les communes des structures rigoureuses devant faciliter l’impossible destin : l’exode. L’hébergement est prévu dans toutes les communes [...]. Des structures médicales et sociales se mettent en place. Des stocks de sel, d’huile, de café, de sucre, de viandes en conserve mais aussi de vêtements, de draps sont constitués [...].
Entre le 14 mai et le 10 juin, 207 330 réfugiés transitent par Matabiau ! À Toulouse, des dizaines de milliers de personnes sont logées tant bien que mal dans les lieux prévus. Toute la région joue à fond son rôle de “site terminus” en essayant de reconstituer les vies qui viennent d’exploser. »

La famille va s’installer à Llo, un village proche de Font-Romeu. L’enquête permettra d’en découvrir les circonstances, le travail agricole, les courriers administratifs entre les autorités. L’enquête se poursuit au camp de Rivesaltes, puis à Drancy et dans l’enfer du dernier voyage vers Auschwitz. On y apprend la fin probable de Raphaël dans un camp de travail où 40 000 travailleurs moururent de faim. Lusia a sans doute été immédiatement gazée comme les 672 femmes, hommes et enfants de ce convoi qui n’ont laissé aucune trace à Auschwitz.

Cette enquête n’a pas seulement permis à Édouard de faire le deuil de ses parents, car comme le dit Serge Klarsfeld : « Le talent de narratrice de Catherine a arraché Lusia à la fosse commune où les nazis l’avaient enfouie. Elle vit de nouveau et poursuivra sa vie posthume à chaque lecture du livre de Catherine. »

Nadine Dutier 
(31/08/21)    



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Lectures







Catherine GRYNFOGEL-DROMMELSCHLAGER, Lusia
Hermann

(Août 2021)
214 pages - 18;50


Préface de
Serge Klarsfeld













Catherine Grynfogel-Drommelschlager,
enseignante-chercheuse, vit à Toulouse. Lusia est son premier texte littéraire.