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GUIOU & MORALES


La dame au cabriolet


Quitter le théâtre et décider de changer d’orientation pour devenir détective privé, voilà qui n’est pas fréquent, d’autant plus si c’est une comédienne presque trentenaire qui embrasse cette profession très majoritairement masculine. Cela dit savoir jouer la comédie est indéniablement un atout. Dès les premières lignes, on apprend qu’Yvonne Vitti a quarante-cinq ans, est célibataire et qu’elle peine à maintenir à flot sa petite agence. L’essentiel de ses revenus provient de l’adultère (ce qui n’est pas sans ironie pour une femme qui n’a jamais été mariée) et des époux ou épouses jaloux qui ne lésinent pas à payer une filature consciencieuse et en général assez rapide. Mais la petite entreprise qui se maintenait la tête hors de l’eau n’a pas résisté au confinement lié à la pandémie de la Covid et Yvonne craint de ne plus pouvoir bientôt payer son assistant Mehdi.
Célibataire également, Brigitte Lemercier surnommée Bibi, « journaliste spécialiste du fait divers crapuleux » un peu plus âgée qu’elle, est sa meilleure amie. « Nous collaborons ensemble depuis des années, nous refilant quelques tuyaux percés, quelques adresses périmées. Nous profitons surtout de nos rencontres pour boire des coups, parler de nos acteurs préférés, fredonner les tubes des chanteurs qui nous font vibrer, et quand nous avons une ou deux bouteilles dans le cornet, évoquer nos amours déçues. » Yvonne, côté mode (elle choisit pour ses missions en quartier chic un tailleur Chanel en tweed bleu-marine indémodable acheté aux enchères) et côté musique (les tubes d’Adamo et Celentano n’ont pas de secret pour elle) est restée bloquée sur les années soixante-dix et quatre-vingt. Elle a récupéré de son père une vraie passion pour les cabriolets d’époque et si l’antique Saab 900 jaune poussin qui l’a séduite ne passe pas inaperçue, elle lui porte une affection toute particulière. Pour parfaire le tableau, sachez qu’Yvonne, dont la seule famille qui lui reste est un vieil oncle sympathique vivant en Sologne, déteste les fêtes de Noël et apprécie de quitter Paris pour se ressourcer à Monticello dans l’île de beauté ou à Marseille.
Quand elle s’est chargée d’une mission, Yvonne est consciencieuse et ne lâche rien. Même et surtout quand elle sent qu’une affaire de routine peut en cacher une autre, que la boulangère qui soupçonne son mari de la tromper et le bel Italien inquiet de la disparition de son frère qui ont fait appel à ses services simultanément n’étaient peut-être pas madame ou monsieur Tout-le-monde et que ces deux affaires pourraient avoir un lien. Il faut dire qu’effectivement, une mallette rose contenant un million d’euros et des truands qui s’entretuent dès la page trente-sept changent notablement la donne pour la détective en escarpins plongée malgré elle au cœur du grand banditisme. Le déroulement de l’enquête sur les quelques cent-dix pages qui suivent, sera, on s’en doute déjà, plein de rebondissements, de dangers et de péripéties...

     Ce roman composé par Dominique Guiou et Thomas Morales, sans que l’on parvienne à deviner qui a fait quoi (ce qui est le signe d’un roman à quatre mains réussi) est constitué de quatre chapitres faisant référence dans leur titre à une chanson populaire des années 70-80. Chacun met bien évidemment en scène de nouveaux personnages (collectif de gitans, boulangère jalouse mais non démunie, masseuse experte et perverse, serrurier clandestin habile, gigolo assassin mais aussi un commissaire protecteur, une responsable de l’accueil dans une entreprise high-tech pleine de promesses et un gérant d’hôtel nommé Marcel fort charmant que l’on pourrait facilement imaginer avec les traits de Jean Gabin ou de Lino Ventura. Ajoutons à cela quelques agressions par balles et de vrais gangsters.

Le roman s’amuse des convenances et aime à manier l’humour et le Grand-Guignol. La violence de la scène où un patron d’entreprise, quitté par sa vieille épouse pour un gigolo qui lui faisait miroiter l’aventure, éconduit la détective en perdant tout sens du ridicule et des convenances, s’enferrant dans son rôle de cocu jaloux, est particulièrement féroce et savoureuse. Bien d’autres intrigues se croisent et s’entrecroisent ici non sans clins d’œil cinématographiques, culturels et littéraires et tous ces personnages hauts en couleur et bien campés ont le charme un peu désuet, les « Gueules » et le parler à la fois direct et fleuri d’Audiard. Pourtant inscrit sans ambiguïté dans notre époque (téléphones portables, Internet, Covid…) l’ambiance et les dialogues fleurent bon la Série Noire ou les éditions du Masque des années cinquante, avec le pas de côté d’une détective et sa complice journaliste remplaçant les mâles ordinairement attachés au rôle. À noter que les auteurs s’amusent ici beaucoup à renverser l’imagerie coutumière, en leur donnant un regard de maquignonnes sur les hommes qu’elles croisent et en leur attribuant par exemple un net penchant pour les boissons alcoolisées comme habituellement leurs homologues masculins. Cela et l’aspect "old school" d’Yvonne distillent dans tout le roman une douce nostalgie qui n’est pas sans contribuer au charme de cette aventure mais, dans un mouvement de balancier, les deux auteurs de La dame au cabriolet ajoutent un goût pour le décalage et un aspect déjanté, venus non en contradiction mais en complément ajouter une touche plus actuelle. « Autour de moi, les touristes sont tous équipés de chaussures de sport, pour la plupart des Nike ou Adidas. Ça jacte dans toutes les langues du monde mais les pieds ont trouvé leur espéranto. »

Suite à quelques belles pages sur les lieux, le lecteur peut aussi supputer qu’au moins un des auteurs connaît fort bien le bassin méditerranéen et plus particulièrement la Corse et Marseille et que l’autre serait un Parisien de longue date pour lequel certains arrondissements n’ont pas de secret, qu’ils apprécient la bonne cuisine et savent choisir dans la carte des vins qui leur est présentée.   

Le scénario ménage le suspense et le style du récit porté à la première personne par Yvonne, dans de courts chapitres rythmés alternant accalmies et actions, nostalgie et humour, est éminemment efficace. L’écriture est vive et visuelle, c’est léger, amusant et sans prétention, et le roman se lit avec la même jubilation que celle ressentie lors d’une bonne séance de cinéma.

La dame au cabriolet est un polar sympathique, efficace et savoureux qui respecte toutes les règles du genre mais avec fantaisie. Le plaisir des deux auteurs à l’écrire est palpable et communicatif et on se prendrait volontiers à espérer que cette héroïne fort contemporaine au caractère affirmé et au profil atypique revienne avec d’autres enquête nous égayer. Le livre idéal à lire en vacances.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/08/21)    



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Noir & polar










Serge Safran
(Juillet 2021)
160 pages - 16,90











Dominique Guiou,
né à La Ciotat,
a été journaliste
au Figaro littéraire.

Thomas Morales,
 journaliste indépendant, collabore à diverses revues et a publié une douzaine d’essais sur les Trente Glorieuses.