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Eduardo HALFON


Canción


Dans Canción on trouve Eduardo Halfon convié à un congrès d'écrivains libanais organisé au Japon alors qu’il lui faut remonter jusqu’à son grand-père paternel pour trouver une vague  légitimité à cette appellation d’origine. Si celui-ci était bien né dans une famille juive à Beyrouth et y avait vécu enfant, en 1917 (trois ans avant la proclamation de la création du Liban par le représentant de l'autorité française mandataire sur la Syrie) il avait fui la famine et quitté le pays pour la Corse puis les États-Unis avant de se fixer et de faire fortune au Guatemala. Celui qui « se sent plus juif, espagnol ou guatémaltèque qu’arabe », séduit par cette opportunité de découvrir ce « Pays du soleil levant » qu’il ne connaît pas et au risque de passer pour un imposteur, décide d’honorer quand même cette invitation. Le roman commence donc par cette phrase qui donne le ton : « J’arrivais à Tokyo déguisé en arabe. »

Le narrateur s’y livrera à une improvisation sur l’enlèvement de ce fameux grand-père pseudo-libanais ayant fait fortune grâce au café et à une entreprise de construction et non dépourvu d’appuis politiques qui, en 1967, fut kidnappé par des guérilleros devant la porte de son "palais" à Guatemala Ciudad lors de la guerre civile. C’est cette "opération Tomate" qui constitue la colonne vertébrale de ce récit. Derrière ce rapt on trouve la belle Roselia Cruz. « En 1958, âgée de dix-sept ans, alors qu'elle achevait ses études à l'Instituto Normal de Señoritas Belén, une école normale d'institutrices, elle fut élue Miss Guatemala. L'été suivant, elle se rendit à Long Beach en Californie – son premier et unique voyage à l'étranger – pour participer au concours de Miss Univers. Elle ne l'emporta pas. Mais dans son discours, vêtue de l'habit traditionnel maya, elle critiqua l'intervention au Guatemala du gouvernement américain, qui, en juin 1954, avait orchestré et financé le renversement du président Jacobo Árbenz – le deuxième président démocratiquement élu de l'histoire du pays. » La fin tragique de La Rogue, cette militante révolutionnaire qui a soutenu et financé la guérilla, illustre avec réalisme la brutalité avec laquelle au Guatemala comme dans tout le continent sud-américain les paramilitaires réglaient leur compte aux opposants. Parmi ces guérilleros, Canción, le tueur professionnel « au visage d’enfant capable d’exécuter n’importe quel homme sans sourciller » dont le surnom vient d’un jeu de mots avec carnicero et canción (le boucher et la chanson) fait l’homme de main. Il passera à la postérité pour l’enlèvement raté de l’ambassadeur américain John Gordon Mein abattu sur place pour tentative de fuite avec « huit blessures par balles dans le dos [comme le] détaillerait le juge après l’autopsie ». L’aïeul du narrateur,lui, ne paniquera pas et ne tentera rien. Libéré après versement de la rançon demandée, il offrira même personnellement deux plumes en or au boucher pour l’avoir traité si respectueusement lors de sa captivité.

De la bouche de ce grand-père avec lequel l’enfant avait eu des relations complexes et qu’il ne voyait que fort peu depuis qu’il étudiait à l’université, le narrateur n’avait entendu aucune histoire et reçu aucune confidence. Il lui faudra donc, seul et sans guide, mener sa propre enquête.  Celle-ci le ramènera à son enfance dans le Guatemala des années 1970, au souvenir d’une mystérieuse rencontre dans un bouge « situé au coin d’un bâtiment circulaire » avecla photo d’un « Clint Eastwood jeune et poussiéreux » pour indiquer l’entrée des toilettes pour hommes et une autre de Marylin Monroe pour celles des femmes, et à Paris auprès d’un archiviste consciencieux qui lui retrouvera quelques documents propres à faire avancer ses recherches.

Au Japon, lors du congrès, Eduardo sympathisera avec la jeune Leiko, assistante chargée de son accueil, petite-fille d’un Hibakusha (survivant d’Hiroshima) au dos étrangement tatoué par l’explosion nucléaire. Un écho pour le narrateur à ce numéro tatoué sur le bras de son grand-père maternel, juif polonais arrêté à Lodz et rescapé des camps, qui avait répondu à son jeune petit-fils trop curieux que c’était son numéro de téléphone qu’il avait écrit là pour ne pas l’oublier....  

Ce récit qui n’est ni une autobiographie, ni une autofiction, ni une pure fiction, s’organise comme un puzzle dont les pièces en forme de fragments d’histoires s’ajustent autour de la séquestration du grand-père paternel d’Eduardo Halfon, le narrateur. Si ce nom, commun à la fois à l’auteur de Canción, à son personnage central et narrateur et au grand-père de ce dernier kidnappé au Guatemala, sème la confusion, l’écrivain l’affirme haut et fort que, s’il a prêté une part de sa biographie et de son identité à son double de papier, cet Eduardo Halfon de fiction a un tempérament bien différent du sien. Pour simplifier la compréhension de ce qui suit je n’utiliserai le nom "Eduardo Halfon" que pour désigner l’auteur de ce livre.   

Canción, cette enquête familiale sur un événement traumatique vécu par le grand-père et découvert par son petit-fils bien après la mort de celui-ci, nous révèle tout un pan de l’Histoire contemporaine du Guatemala. S’y précise un contexte politique, social et économique : élection de Jacobo Árbenz Guzmán, renversement de celui-ci par la junte militaire soutenue par la CIA et la United Fruit Company qui possède l’essentiel des terres et des ressources du pays depuis 1901, guérilla armée contre la nouvelle dictature et guerre civile de ces années 60-70. Cette dernière se prolongera jusqu’à la signature d’un accord de paix en 1996 après quelque 200 000 morts. Si ce drame collectif est évoqué par Eduardo Halfon de façon fragmentée et sur un mode documentaire, la prise en otage par les Forces Armées Rebelles de son aïeul fortuné qui prit fin sans dommages pour sa personne au bout d’un mois avec le versement d’une coquette rançon venue renflouer les caisses de l’organisation révolutionnaire, est évoquée avec des allures de film de genre ou de farce. Mais en fond, à travers la personnalité et les parcours de l’otage et des révolutionnaires – personnages non fictifs de Canción et La Rogue ayant  existé dans le réel – c’est la frontière éminemment poreuse entre les notions de Bien et de Mal qui fait sujet commun et le caractère fluctuant et ambigu de la condition de victime face à celle de bourreau qui s’y greffe. La vérité ne pourrait se satisfaire d’avis simples et tranchés dans des situations aussi complexes où tout paraît politiquement, socialement et humainement si intrinsèquement imbriqué. Seules la distance, une certaine neutralité, l’analyse approfondie de la situation sous ses différents angles, une contextualisation honnête des actes et la même compréhension apportée à tous les protagonistes, pourraient permettre à celui qui la cherche d’espérer une relative objectivité dans son approche de la réalité.
Dans Canción, le poids de l’Histoire c’est aussi ces tatouages infligés à des milliers de kilomètres lors de la Seconde Guerre mondiale aux aïeuls de Leiko et à celui du narrateur, ou cette jeunesse chassée de son pays par la faim et condamnée au pire à l’errance, au mieux à refaire sa vie en exil. Comment survit-on à l’Histoire, ses horreurs et ses silences ? Les guerres, les conflits armés, la pauvreté, l’intolérance religieuse, initiés ou instrumentalisés par les puissants au présent comme au passé, ont depuis toujours poussé sur les routes aventuriers et victimes, semé la mort et le chaos.     

Autre thème abordé ici avec le personnage du narrateur, écrivain multi-culturel qui parcourt le monde pour son métier sous des appellations fluctuantes et étiqueté pour cette fois "libanais", contre toute légitimité puisqu’il ne parle même pas l’arabe, par la grâce de son seul grand-père paternel juif aux origines confuses, c’est la question de l’identité ou plus exactement des identités multiples.C’est là une problématique qu’Eduardo Halfon fouille et questionne de façon récurrente et quasi-obsessionnelle de livre en livre. « L’écrivain est celui qui s’invente des patries. » L’auteur cherche la juste distance, témoigne une défiance envers tout classement, catégorie, a priori ou jugement à l’emporte-pièce, qu’ils s’appliquent à l’identité ou à la culpabilité partagée et prône la curiosité, la modération et la tolérance en toute matière.

Dans Canción, par nécessité scénaristique, par envie ou par facétie, l’auteur balade son lecteur sans transition d’un pays à l’autre, d’une époque à une autre, chamboulant ses repères et illustrant ainsi pleinement l’absurdité d’un monde animé d’un mouvement aussi désordonné que perpétuel.
Ainsi commencé à Tokyo, le récit, après cet exercice de déstabilisation spatio-temporelle, nous égare sur de fausses pistes, nous étourdit par ses changements de costume, ses masques et ses digressions parfois sans queue ni tête, avant de revenir en boucle à son point de départ. À partir de courts chapitres le récit s’improvise puis s’articule sans logique apparente mais en rythme autour de cette effervescence non dénuée de sensibilité, passant dans la même scène de la légèreté à la gravité, de l’humour au drame. Et dans cette « théâtralisation de la réalité, non la réalité factuelle mais une réalité émotionnelle », il n’y a pas de place laissée au pathos et au désespoir. Seuls restent le mouvement et les questionnements, comme si l’écrivain était un clown triste dont le rôle est de semer des points d’interrogation avec un clin d’œil et non de répondre aux questions.  

Ce récit foisonnant, échevelé et labyrinthique, plein de chausse-trappes et de voies sans issue, s’affirme sous le signe du paradoxe. La reine de beauté se transforme en égérie révolutionnaire et la grande Histoire s’y dessine ainsi à travers une multitude de petites histoires émouvantes ou décalées. Tel un funambule qui oscille entre ciel et terre, ombre et soleil, rire et larmes, Eduardo Halfon danse en équilibre sur un fil tendu entre le Guatemala et le Japon. Un roman inclassable, aussi virtuose qu’inoubliable. 

Dominique Baillon-Lalande 
(31/05/21)    



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Lectures








Eduardo HALFON, Canción
Quai Voltaire

(Janvier 2021)
176 pages - 15

Version numérique
10,99


Traduit de l'espagnol par
David Fauquemberg













Eduardo Halfon,
né au Guatemala en 1971, nouvelliste et romancier, a déjà publié une quinzaine de livres traduits en plusieurs langues.

Bio-bibliographie
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