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Delphine HORVILLEUR


Vivre avec nos morts


Au terme de la lecture de Vivre avec nos morts, et à la vue du sous-titre « Petit traité de consolation » qui se trouve en page de titre à l’intérieur du livre, on se prend à regretter qu’il ne figure point sur la couverture tant il est juste !  « Traité » ? Oui, car il répond à un besoin de formation en une époque où la mort passe souvent à l’as si elle n’est escamotée en raison des craintes qu’elle inspire ; « consolation » ? Certes, puisqu’il invite à revisiter et à réévaluer nos appréhensions comme nos idées reçues en faveur de davantage de sérénité... Quant au « petit », c’est l’affaire d’une auteure, rabbin de son état, qui aborde ce sujet tellement délicat avec autant de rigueur que d’humilité.

S’il faut admettre que vie et mort sont inextricablement liées,  « C’est quand la vie et la mort se tiennent la main, que l’histoire peut continuer. » écrit Delphine Horvilleur, force est de constater également que « Personne ne sait parler de la mort, et c’est peut-être la définition la plus exacte que l’on puisse en donner. Elle échappe aux mots, car elle signe précisément la fin de la parole. » Celui qui est « parti » ou « qui nous a quittés » repose-t-il « sous terre » ou est-il « monté au ciel » ? Personne n’est jamais venu nous rapporter comment cela se passait exactement, mais, en revanche, cinq minutes avant de mourir tout un chacun est en vie, un mois, dix ans... aussi, et c’est ce temps d’avant (quand nous sommes vivants), sa narration, qui importent et qui, avec les rites d’accompagnement comme avec les remémorations, ouvrent « un passage entre les vivants et les morts ». 

Tout au long de cet ouvrage, et en particulier pour ceux qui connaissent mal les principes de la religion juive, nous apprendrons beaucoup sur le judaïsme, ses correspondances avec la laïcité, son non-prosélytisme, ses rites funéraires, etc., et sur les fonctions du rabbin : « Sa présence, dans le chaos d’un monde qui s’effondre, doit incarner la possibilité d’une stabilité, la promesse d’une continuité. »
Fort heureusement, ne sera pas mis de côté le fameux humour juif et cela figure parmi les mérites de ce livre grave, mais jamais ennuyeux ! Dans le chapitre consacré à Elsa, la « psy de Charlie », l’auteure fonde même sa dialectique sur le nécessaire humour : « Penser que Dieu s’offusque d’être moqué, n’est-ce pas la plus grande profanation qui soit ? Grand est le Dieu de l’humour. Tout petit est celui qui en manque. »

Après un prologue intitulé Azraël (l’ange de la mort), Delphine Horvilleur raconte une dizaine de deuils qu’elle a accompagnés, parmi les plus significatifs, et donc des histoires de vie pour beaucoup dramatiquement frappées par l’Histoire. Certaines concernent des personnalités (Simone Veil et Marcelline Loridan-Ivens, « les filles de Birkenau »), d’autres des inconnus. La veine autobiographique demeure omniprésente, donnant à tous ces récits l’authenticité du témoignage et leur pesant d’humanité.

Résumer en quelques lignes les enseignements et les pistes de réflexion qu’offre cet ouvrage d’une extraordinaire richesse spirituelle relève de la gageure, rendant nos commentaires bien partiels et modestes... Modeste comme le titre qui n’aurait pas été mensonger si on l’avait changé en « Vivre avec la mort » (au lieu de Vivre avec nos morts). En effet, un phénomène d’identification avec les questionnements soulevés par l’auteure agit sur le lecteur, d’autant qu’il est âgé et proche de l’échéance : est-ce que ce ne sont pas exactement les mêmes questions qu’il se pose quant à sa propre mort ? Est-ce que les réponses suggérées ne l’aident pas à se préparer à l’inéluctable ? Dans le chapitre dédié à Moïse,  l’auteure écrit : « La vie de Moïse porte en germe ce qu’un jour, ceux qui se réclameront de lui parviendront à faire pousser. » et, grâce aux vertus de la transmission, elle peut répondre à la question sur les possibilités d’apprendre à mourir par : « Oui (c’est possible), à condition de ne pas refuser la peur, d’être prêt, comme Moïse, à se retourner pour voir l’avenir. »
Et se retourner, le lecteur le fera souvent car sa lecture l’incitera à revisiter son histoire et à se souvenir, par exemple, de cet indicible moment quand, enfant, il prit conscience de sa finitude.

Si les mots ne suppriment pas la douleur ni la peur, ceux de Delphine Horvilleur aident à les affronter et donnent une formidable leçon de vie : à la dernière page, on aurait envie de s’écrier LeH’ayim, A la vie ! et de dire à cette femme exceptionnelle que, désormais, on appartient à sa famille élargie (celle de ses lecteurs) tant ce livre rend proche d’elle.

Dominique Godfard 
(13/07/21)    



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Delphine HORVILLEUR, Vivre avec nos morts
Grasset

(Mars 2021)
234 pages - 19,50

Version numérique :
13,99










Delphine Horvilleur,
née en 1974 à Nancy, rabbin, écrivain et philosophe, a déjà publié plusieurs ouvrages.


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