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Kazuo ISHIGURO

Klara et le soleil



Voilà un curieux roman dont on ressort avec plus d’interrogations que de réponses – ce qui n’est pas pour me déplaire…
La première surprise vient de ce que la narratrice du roman est une « AA », c’est-à-dire une amie artificielle, un robot très sophistiqué d’apparence humaine, conçu pour tenir compagnie aux jeunes adolescents qui veulent échapper à la solitude. C’est elle, Klara, qui va raconter toute l’histoire, et c’est à travers son observation et sa compréhension du monde des humains que nous allons être emmenés dans sa logique, dans son ressenti, dans sa pensée magique. Klara, quoique dotée de qualités d’observation exceptionnelles et de sentiments quasi humains a l’intelligence et la maturité d’une enfant, sa naïveté, sa foi inébranlable en la gentillesse. Il n’y a pas de place chez elle pour la méchanceté ou pour la haine. Comme on voit les personnages par le prisme de Klara, l’auteur nous oblige à faire un pas de côté, à voir et comprendre autrement les rapports entre les individus. Il y a quelque chose de rafraîchissant dans cette démarche et de décapant.
Par exemple, alors que Klara est encore dans la vitrine du magasin où elle sera achetée, elle assiste à une bagarre entre deux chauffeurs de taxi. Elle découvre qu’ils se battent pour se faire du mal, que leur visage est déformé par la rage, qu’il ne s’agit pas d’un jeu. Elle essaye « de ressentir la rage qu’avaient éprouvée les deux adversaires. Je tentai d’imaginer que Rosa et moi serions un jour fâchées au point de nous battre de cette façon, dans le but de nous infliger les pires blessures possibles. L’idée semblait ridicule, mais j’avais vu ces hommes à l’œuvre, et je m’efforçais de puiser dans mon esprit la source d’un pareil sentiment. Mais c’était inutile, et je finissais toujours par me moquer de mes propres pensées. »

Josie, l’enfant qui choisit Klara, a un véritable coup de foudre pour elle quand elle la voit en vitrine. C’est une enfant souriante mais dont Klara devine la tristesse et elle lui promet de lui rester fidèle. Josie souffre d’une maladie chronique qui parfois se manifeste de façon aiguë. Elle vit avec sa mère et la gouvernante Mélania. Josie voit peu d’enfants car elle ne fréquente pas l’école mais suit des cours par vidéo conférence. Elle a un ami, Rick qui est son voisin. Lui aussi ne fréquente pas l’école et les deux jeunes se voient souvent et sont très attachés l’un à l’autre.
Peu à peu le lecteur et Klara vont apprendre que Josie a eu une sœur qui est morte quand Josie était petite. Quand Klara interroge la mère de Josie à son sujet, elle refuse de répondre. De même, on ne sait pas pourquoi Josie ne fréquente pas l’école, pourquoi son papa ne vit pas avec eux, pourquoi il a perdu son emploi alors qu’il était un chercheur brillant. Ce roman est cousu de non-dits. Lorsque les adultes se retrouvent, ils évitent soigneusement tous les sujets qui fâchent et se bornent à des échanges de politesse. Si par malheur ils laissent échapper un mot blessant, ils se confondent en excuses à n’en plus finir. J’ai eu l’impression que Ishiguro peignait la société japonaise avec ses jouets robots et ses rapports très policés. À moins que la société anglaise où vit l’auteur ne souffre des mêmes symptômes ?
Josie grandit mais sa maladie semble s’aggraver. Elle est de plus en plus souvent alitée. Klara aimerait sauver Josie et pense que le soleil a le pouvoir de la guérir. Alors elle va tenter l’impossible pour que le soleil soit généreux et envoie sur Josie son « nutriment spécial ».
Un personnage étonnant, le photographe fera son entrée en quatrième partie et le lecteur découvrira une machination digne de Frankenstein.
Malgré tous ces mystères, ce roman et ses personnages sont attachants et on se surprend à aimer Klara malgré sa nature de robot, « d’amie artificielle ». Peut-être est-ce même le personnage le plus sympathique du roman.

Nadine Dutier 
(08/10/21)    



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Kazuo ISHIGURO, Klara et le soleil
Gallimard

(Août 2021)
384 pages 22 €

Version numérique
15,99



Traduit de l’anglais par
Anne Rabinovitch









Kazuo Ishiguro,
né en 1954 à Nagasaki, devenu britannique en 1982, écrivain et scénariste,
a reçu le prix Nobel
de littérature en 2017.


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