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Carla MALIANDI


Une chambre en Allemagne


« Je rêve que je me réveille sur un lit de camp dans quelque chose qui ressemble à un poulailler pour êtres humains. Un garçon d'environ trois ans dort à côté de moi. […] Je lui dis qu'il faut qu'on parte de là. Je le soulève et je commence à marcher. […] Je n'ai pas de chaussures. Le garçon est enveloppé dans un drap et il pèse très lourd. […] Je prends peur et je me mets à courir en tenant le garçon par la main. Pendant que nous courons, il me lâche, je l'attrape encore, il me lâche encore, je l'attrape encore, il me lâche encore. Je me réveille. »

Un étrange et très beau roman que cette Chambre en Allemagne où la narratrice-héroïne va se laisser bercer, prendre en charge par quelques personnes de la résidence universitaire où elle a atterri. Elle va complètement se laisser porter par les événements, un peu comme un objet qui flotte, ballotté par la houle. La narratrice est sous le coup d'un choc, la mort de son père. Elle n'a décidé qu’une seule chose : rompre avec son compagnon, quitter Buenos Aires, son métier, sa vie, pour débarquer, sans argent, sans autre projet qu’y dormir, en Allemagne, dans la petite ville universitaire d'Heidelberg où elle a déjà vécu, petite fille, avec ses parents, alors jeunes opposants à la dictature en Argentine.

Plus qu’un break, une pause dans la vie de la jeune femme qui se découvre enceinte de celui qu'elle vient de quitter, c'est un retour à l'enfance, une régression, un refuge contre le chagrin que la jeune femme cherche et sans jamais le dire, une interrogation sur une suite ou pas à donner à sa vie. Elle dit : « je suis venue en Allemagne pour dormir d'une traite. » En quelque sorte vivre un temps mort. Mais un tel paradoxe est-il possible ? Peut-être, parce qu'il y a l'accueil chaleureux d'un de ses compatriotes ; parce qu'il y a les retrouvailles avec un ami de ses parents, un de leurs camarades de lutte, devenu prof ici à Heidelberg et qui, lui, n'a jamais voulu retourner en Argentine où son amant a été torturé et assassiné par la junte ; parce qu'il y a l'amour de Joseph, un artiste turc.

Mais la mort plane sur la narratrice qui semble balancer entre vivre et mourir, entre donner la vie ou avorter. Le suicide de sa jeune voisine de chambre, une Japonaise enjouée qui a tout de suite voulu devenir son amie, la présence harcelante et fantomatique de la mère, Mme Takahashi, venue enterrer sa fille et qui, comme sa fille, couve d'attentions la narratrice, semblent faire peser la balance du côté obscur.

Comme dans un roman de Murakami, le lecteur, angoissé, se demande si "les forces du mal" vont l'emporter ou vont être vaincues par tant de belles personnes qui entourent la jeune femme et semblent tisser autour d'elle une enveloppe protectrice ; par tant de très bons moments qui éclairent la brume de cette valse-hésitation macabre.

Sylvie Lansade 
(23/07/21)    



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Lectures








Carla MALIANDI, Une chambre en Allemagne
Métailié

(Mai 2021)
160 pages - 18


Traduit de l’espagnol
(Argentine) par
Myriam CHIROUSSE






Carla Maliandi,
née au Venezuela en 1976, dramaturge, metteuse en scène et professeure universitaire, vit à Buenos Aires. Une chambre en Allemagne
est son premier roman.