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Yamen MANAI


Bel abîme


Ce roman est une puissante histoire d’amour, de trahison, de colère, de violence où un adolescent exprime sa rage contre la société tunisienne, contre son père d’abord mais aussi contre tous ceux qui font que le pays s’enlise dans la misère, que les jeunes s’enfuient au risque de leur vie par la mer ou le désert, que tous les rêves s’échouent dans un bel abîme.

Dès la première page, on découvre le narrateur en prison. On comprend vite qu’il a commis des faits graves. Qui est cet adolescent de quinze ans ? Qui sont ses victimes ? Pourquoi ? C’est ce que nous apprenons au fil du livre, dans les réponses qu’il apporte à un avocat d’office et un psychiatre qui viennent le rencontrer pour préparer sa défense ou comprendre les raisons de ses actes.

Alors le jeune homme raconte les humiliations, les injustices, les violences subies depuis le plus jeune âge, de la part de son père, des enseignants, des plus grands que lui…

Son père est universitaire, docteur en civilisation arabo-musulmane, mais seulement intéressé par l’argent et le paraître. Il aime par-dessus tout sa grosse voiture allemande où il balade de jeunes étudiantes. Il n’a que mépris pour sa femme et ses enfants, il a la main leste et ne supporte aucune contradiction.

Le narrateur n’a pas rencontré d’enseignant compréhensif ou bienveillant. « Vous savez, les profs ne tombent pas du ciel, ils ne sont pas déposés à nos portes par des cigognes, c'est une production locale, marquée comme tout le monde par le sceau de la violence. [...] De toute façon, quand un prof était gentil, il se faisait bouffer par quarante élèves chauffés à blanc, qui n'attendaient qu'une chose, fondre sur plus faible qu'eux. J'en ai vu, et je n'exagère rien, qui quittaient la classe en pleurs, qui partaient des mois en arrêt. Rares sont ceux qui nous tenaient en respect sans recourir aux mains, sans recourir à la violence. Ils ne savaient pas faire. »

Alors le jeune garçon, subissait, encaissait, se réfugiait dans la lecture et la solitude pour devenir invisible, pour éviter les coups ou les insultes.

Mais un jour sa vie a changé. Il avait douze ans quand il a trouvé Bella, dans un chantier. « Elle était là, cachée, guère visible sous les cartons d'emballages. Elle était minuscule, encore plus minuscule que moi, une maigre boule de poils beiges tachetés de blanc sur le museau et sur le front, et des yeux encore collés. Elle se débattait, avançait comme une limace, bougeait maladroitement une queue ridicule. Je l'ai cueillie, et croyez-le ou pas, elle tenait entière dans ma main. J'ai senti son cœur battre contre ma paume. Je l'ai tout de suite aimée. »

Et cet amour l’a métamorphosé. « Je savais qu’à la maison, personne n’en voudrait, déjà que je me sentais de trop. Mais il était hors de question de la larguer, de continuer à être faible de la sorte. Je me devais d'assumer, d'être courageux pour elle. Il fallait que je devienne un homme. »
Tout bascule à partir de ce moment. Pour Bella, il est prêt à vaincre sa peur, affronter son père…

Le récit de cette prise de conscience de sa capacité à se battre et à résister pour protéger celle qu’il aime, pour relever la tête et assumer ses choix, est tout à fait passionnant. Évidemment, cette attitude n’est pas sans risque mais on n’est qu’au début de l’histoire…

Après la clairvoyance et la détermination de l’apiculteur de L’amas ardent protégeant ses abeilles contre les frelons asiatiques, voici la révolte et la résistance d’un jeune garçon prêt à tout pour garder sa chienne. Au-delà du rapport des individus et des animaux, c’est la situation du pays qu’évoque l’auteur, les rapports de forces, la capacité de nuisance de certains et le désespoir des autres. Yamen Manai est vraiment un auteur à suivre et nous n’y manquerons pas.

Serge Cabrol 
(21/09/21)    



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Lectures









Elyzad

(Septembre 2021)
112 pages - 14,50









Yamen Manai,
né en 1980 à Tunis, est ingénieur et vit à Paris.
Bel abîme est
son quatrième roman.









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