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Cédric MORGAN


Les sirènes du Pacifique



Yumi est une petite fille née en 1923 dans un village de pêcheurs de l’île Toshijima au Japon et nous l’accompagnons au fil de sa vie traversant avec elle une bonne partie du vingtième siècle.
Dans ce village, si les hommes pêchent avec des bateaux, certaines femmes pratiquent la plongée en apnée. Ce sont les ama. L’auteur s’est bien documenté, allant sur place et rencontrant des ama pour créer des personnages très crédibles et nous permettre de découvrir une réalité peu connue. Les ama funado plongent d’une barque manœuvrée par un homme (généralement le mari) qui surveille la corde reliant la femme au bateau. Les ama kachido partent directement du rivage et nagent jusqu’au lieu de pêche. Elles emportent avec elles un baquet en bois auquel elles restent attachées pendant leurs plongées et qui reçoit les algues, mollusques et coquillages récoltés au fond. Tsukido, la mère de Yumi, est une ama kachido.

Le roman commence en 1930 quand Yumi observe le travail de sa mère et rêve de l’imiter. « Depuis sa prime enfance, Yumi avait fréquenté les rivages les plus proches, au sud et à l'est de l'île, pour se baigner avec les filles de son quartier, les mêmes qu'elle retrouvait à l'école. On nageait pour le plaisir de se frotter aux vagues. On cherchait à faire comme maman, en se mettant la tête sous l'eau, pour tenir le plus longtemps possible, jusqu'à étouffer. On plongeait entre les algues dans un mètre d'eau claire, on s'exerçait à ramener des cailloux, des coquillages. »
Ce n’est qu’à quinze ans, après le collège, qu’elle peut devenir apprentie ama.
« Tout était apporté aux novices : les techniques, les lieux de pêche les plus fructueux, les tours de main, les précautions à prendre face aux risques, les réactions adaptées à chaque danger. On ne leur cachait rien, on leur offrait le savoir sans qu'elles aient à demander. Confiantes en leur expertise, les anciennes ne craignaient rien ; avant que les nouvelles les égalent il faudrait des années. »

Nous suivons Yumi dans ses découvertes et dans l’amour de la nature, qu’il s’agisse de la flore terrestre ou sous-marine. Elle apprécie chaque petit bonheur du quotidien et le livre se fait souvent poétique et contemplatif pour nous faire partager les merveilles observées par la jeune fille.
Même dans une relation physique avec un amoureux, la plongée n’est pas loin. « Bientôt il se rapprocha encore, l'envahit de nouveau. Et ce fut de nouveau, partout en elle et sur ses peaux, la montée de vagues ardentes, l'invasion de frissons, et pour finir l'arrivée triomphale, l'immersion dans une gerbe d'eau torride brusquement jaillie des profondeurs. Alors emportée par le courant, propulsée dans les fonds, et aussi vite repoussée en surface pour replonger aussitôt, dans un éclair de lucidité elle se demanda : est-ce donc ça, je jouis ? Et peu après, elle connut une décontraction étrange, comme lorsque la respiration lui revenait, apaisée, au sortir d'une crise de hoquets. »

Mais aussi isolé soit-il, le village n’est pas totalement coupé du monde et la guerre vient prélever les hommes pour participer aux errances politiques du régime impérial. Depuis l’invasion de la Chine par le Japon dans les années trente, les combats sont incessants et l’attaque de Pearl Harbor ouvre une nouvelle spirale qui trouvera son paroxysme avec Hiroshima et Nagasaki mettant fin à plus de quinze ans de guerre. Le père, le frère, le fiancé de Yumi, tous les hommes du village doivent partir. Tous ne reviendront pas…

Le roman aborde ainsi de nombreux sujets toujours du point de vue de Yumi qui remercie les dieux des petits bonheurs de chaque jour tout en faisant preuve d’un caractère bien trempé pour supporter les tempêtes et mener sa vie malgré les écueils. C’est un siècle de l’histoire du Japon que nous traversons avec elle, portés par l’énergie, la force tranquille, l’émerveillement permanent qui lui permettent de supporter les difficultés et les risques du métier de plongeuse, les déboires amoureux ou familiaux, les typhons qui balaient l’île de temps à autre, la guerre qui crée famine et désolation, sans oublier la pollution qui peu à peu détruit la flore et la faune sous-marine. Face à tout cela, elle oppose une détermination sans faille et à la fin de sa vie, sa dernière pensée pourrait être empruntée à Aragon : « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». Un beau roman, lumineux, émouvant, passionnant.

Serge Cabrol 
(03/05/21)    



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Cédric MORGAN, Les sirènes du Pacifique
Mercure de France

(Avril 2021)
276 pages - 20

Version numérique
14,99











Cédric Morgan,
né à Vannes en 1943, a publié une dizaine de livres et animé une revue de poésie pendant 20 ans.



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