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Alix OHLIN


Copies non conformes


Un roman touchant, documenté, sensible. Une écriture fluide et toujours adaptée aux circonstances narratives, comme si l’autrice se mouvait dans les situations tout en illustrant, par son écriture, chaque élément des dialogues et des lieux.

C’est aussi un roman sur l’art et les passions artistiques. Les évènements qui vont intervenir, ou interférer, jusqu’à bousculer ou modifier certaines trajectoires, évolueront au fil des années.
La lecture en est plaisante, argumentée avec ce qu’il faut de subtilité, ou parfois de sous-entendus, et c’est ainsi qu’elle va impliquer ses lectrices et lecteurs.  Comme une sorte de dialogue muet, en fond, où les questions pouvant se poser à propos de certaines orientations, prises par l’une ou l’autre des deux sœurs. La proximité des sensibilités entre les lecteurs et l’autrice (ou ses personnages…) semble bien relier tout cela !

 Donc, c’est histoire de deux demi-sœurs (même mère), de leurs parcours différents, unies par des liens très forts. Ces liens, nous le verrons, pourront selon les bousculades de leur vie, se distendre, sans jamais se perdre et encore moins se rompre. La narration de ces évolutions, aventures diverses, de cette sororité comme des différents milieux artistiques dans lesquels elles vont évoluer, est faite par la sœur ainée Lark.

« Notre mère Marianne était agacée par mes attentes. […] À l’époque, je pensais qu’elle ne nous aimait pas et qu’elle trouvait de bonnes raisons d’être loin de nous le plus souvent possible. C’était peut-être aussi le cas. »
Ainsi la narratrice nous explique ses années d’enfance et d’adolescence à Montréal, où va se développer son sens de la responsabilité, précoce certes, mais indispensable à sa jeune sœur Robin. « Abandonnant le cinéma et mes longs retours de l’école à pied, je la nourrissais de biscuits et de lait, je l’habillais, je jouais avec elle. Je lui avais appris à chanter "Au clair de la lune" et à faire des sauts périlleux sur le canapé. J’avais décrété qu’elle m’appartenait. »
Les deux sœurs grandissent. Ensuite les carrières se dessinent. Lark s’intéresse toujours beaucoup au cinéma, particulièrement au montage, et part faire des études à New-York. Ensuite Robin la rejoint car, ayant déjà montré un très grand talent pour le piano, elle est admise à l’école Julliard. Auparavant, « elle ressemblait à n’importe quelle adolescente, mais dès qu’elle s’est mise à jouer ses traits se sont figés et son visage est devenu soudain plus adulte. Je savais qu’elle travaillait tout le temps, mais j’étais encore étonnée par l’intensité de son sérieux, confinant à la dévotion. […] La musique emplissait la salle : des ondes sonores qui irradiaient de Robin par vagues en un flux et reflux ; les vagues me touchaient en plein cœur et n’arrêtaient pas de refluer, une force de marée. »

Leur vie est remplie de relations fortes, d’amitiés, de prises de décisions, romanesques ou non, les caractères des deux sœurs se précisant ou se bousculant, mais chacune conservant cette base active telle la « sagesse » de Lark qui n’avait sans doute pas la confiance en elle qu’elle aurait pu avoir, ou la « sensibilité » de Robin, sensibilité qui la poussera parfois à prendre des décisions qu’elle assumera mais qui laisseront des traces profondes, ou orienteront sa vision de l’avenir.

L’écriture nous surprend par sa façon simple d’aborder la complexité des situations, des sentiments de l’une et de l’autre, comme les analyses ou les réflexions, ce qui contribue à l’intérêt de ce roman et à l’accrochage qu’il suscite : « J’adorais cette idée d’histoire à la fois vraie et fausse, documentaire et fiction, où l’art et l’artifice étaient si intimement mêlés qu’on ne pouvait pas faire la différence. » Des années plus tard, Lark nous livre aussi ses pensées à propos d’elle-même : « Je sentais l’invisible membrane qui m’avait longtemps séparée des autres se refermer autour de moi, désormais épaisse et étouffante.  Mais j’étais incapable de la transpercer. »

L’histoire des relations de ces deux sœurs ainsi que celle des milieux dans lesquels elles évoluent – tout en participant parfois à leur construction – est très dense. D’où ce plaisir annoncé où vont se mélanger et être vus de près, certains « états artistiques », l’essence même de l’art, comme les faiblesses des sentiments humains si bien décrits et analysés par l’autrice.

Il faudrait aussi parler des personnages intéressants et riches d’expériences rencontrés par Lark ou sa sœur et qui contribuent à la force et à l’intérêt de ce roman, comme Olga par exemple : « Elle pencha la tête sur le côté et commença à me parler de son projet de livre, Épistémologie du découpage, dans lequel elle étudiait les conventions du montage, le fait que nous acceptions le déplacement brutal dans le temps et dans l’espace comme une donnée de la narration, alors que c’est une construction. Très souvent, dit-elle, on fait comme si une chose était naturelle quand elle est artificielle et vice-versa. »
Il n’est pas possible d’aborder les nombreux personnages qui jouent un rôle important dans leur vie et leur carrière.
Et nous ne dirons rien non plus, de ce qui est abordé dans le premier chapitre, et mieux éclairé juste à la fin… Astuce de construction ? Pas seulement…
Les titres de chapitres peuvent être à la fois subtils et paraître trompeurs quant à leur sens et leur contenu : Avant (13 pages), Enfance (21 pages), Maternité (193 pages), Après (381 pages)
Aux lectrices et lecteurs de « voir » ce que l’autrice a voulu indiquer… ou pas !

Anne-Marie Boisson 
(27/07/21)    



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Lectures








Alix  OHLIN, Copies non conformes
Gallimard

(Mars 2021)
400 pages - 23

Version numérique
16,99


Traduit de l’anglais
(Canada) par
Clément BAUDE











Alix Ohlin,
nouvelliste et romancière, née à Montréal, vit maintenant à Vancouver.

Bibliographie
sur son site

(en anglais)