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Odile d’OULTREMONT


Baïkonour


Contrairement à ce que pourrait laisser supposer le titre, la trame narrative de ce roman ne se déroule pas sur la base de lancement des cosmonautes russes, mais dans un port de pêche breton, à Kerlé, et Baïkonour est un bateau... N’empêche qu’on va décoller pour les hautes sphères de la littérature, monter dans les hauteurs où Marcus, grutier de son état, exerce son beau métier et toute cette ascension se fera sous la houlette d’une autrice qui nous tire vers le haut au moyen d’un style « éblouissant », il n’y a pas d’autre mot.

Et c’est par cette belle écriture que nous commencerons. Odile d’Oultremont manie le vocabulaire avec beaucoup d’efficacité, détournant souvent les mots de leur usage sémantique courant, pour les utiliser à bon escient dans une phrase où, du coup, ils sont mis en lumière tandis qu’ils proposent une image inventive aussi bien que porteuse de sens. Un exemple : son grutier aime son boulot parce que « ça lui plaît de scanner le foutoir des mortels agités sous ses semelles ». Quand on pense qu’elle aurait pu écrire : « Il aime regarder l’agitation des gens d’en bas » ! Plus loin, au sujet de vieilles dames qui fréquentent un salon de coiffure où travaille la jeune héroïne : « Or chez les vieux, l’inexorable flétrissure du corps cannibalise tout, les derniers vestiges de la jeunesse surtout, et à tenter d’y revenir, surgit alors en démons faisandés l’image d’un passé qui ricane. » Phrase à ne pas mettre sous les yeux de personnes âgées sensibles, mais si juste hélas !

Les deux héros de ce roman, Anka et Marcus, sont habités par la passion, pour elle la mer qu’elle connaît par cœur en tant que fille de pêcheur et, pour lui, le ciel, perché dans sa cabine, à 50 mètres du sol. La mer et le ciel, nous sommes un peu dans la chanson de Juliette Greco : « Un petit poisson, un petit oiseau / s’aimaient d’amour tendre / Mais comment s’y prendre ?... » Voilà la question et nous tairons sa réponse afin de ne pas gâcher le « suspense ».

Parmi les personnages secondaires, très bien campés, deux d’entre eux s’obstinent à respecter une idée fixe et d’apparence salvatrice. Dans le cas d’Edith, la mère d’Anka, il s’agit de la confection de potages de légumes pour les marins et dans celui du père de Marcus, de l’observation scrupuleuse d’une oisiveté totale : « Son père était au chômage, il l’est resté toute sa vie. J’ai bossé à ne rien foutre, disait-il avec une pointe de fierté. » Quant à Edith, elle s’investit totalement dans la confection de ses soupes : « Elle procède à sa recette comme si elle avait à sertir un diamant d’autres diamants, méticuleusement appliquée, carrément orfèvre. »

Des dialogues bien enlevés, souvent drôles, ponctuent cette narration rehaussée d’une bonne dose d’humour, fort bienvenu car les deux principaux événements de cette histoire (noyade et chute de la grue) sortent tout droit d’une tragédie et n’incitent pas à la rigolade.
Si l’autrice, dans ses remerciements, laisse entendre que sa rédaction ne fut pas toujours facile, nous la supplions de poursuivre sur son étincelante lancée tant cette lecture, que nous recommandons vivement, fut un inoubliable moment de bonheur.

Dominique-Marie Godfard 
(15/02/21)    



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10/18

(Août 2020)
216 pages - 7,50 €


Ce roman a paru en 2019 aux éditions de l'Observatoire







Odile d’Oultremont
est scénariste et réalisatrice. Après Déraisons, Baïkonour est son deuxième roman.


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