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Lauren OWEN


Le Club Aegolius


L'étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson paraît en 1886, Dracula de Bram Stocker en 1897, et c’est dans cette atmosphère brumeuse et sulfureuse de Londres à la fin du XIXe siècle que Lauren Owen nous emmène, d’une plume alerte, avec ce premier roman plein d’aventures et de rebondissements, après avoir achevé en 2017 son doctorat de littérature anglaise par une thèse sur les vampires et le gothique.

James quitte son Yorkshire natal pour aller étudier à Oxford et s’installe ensuite à Londres où il consacre son temps à l’écriture, passant de la poésie au théâtre pour tenter sa chance sur les traces d’Oscar Wilde. Mais certaines rencontres vont entrainer le jeune homme vers des situations d’abord exaltantes, puis inquiétantes et même dramatiques.
Charlotte, restée sagement (rigueur victorienne oblige) dans sa verte campagne, ne recevant plus de nouvelles de son frère, se précipite à Londres pour le retrouver. Ses recherches la mèneront vers le mystérieux Club Aegolius dont les membres ont une idée très personnelle de la façon d’améliorer le sort du pays.  Charlotte n’est pas au bout de ses surprises… et le lecteur non plus.

Le premier chapitre nous montre Charlotte et James dans un manoir mal entretenu entouré d’un parc où les arbres s’ensauvagent et le petit temple grec tombe en ruines. Leur mère est décédée et leur père est parti, laissant les enfants avec trois domestiques et un jardinier. Quand le père revient, c’est pour mourir dans les jours qui suivent. La situation des enfants ne s’améliore pas. James part étudier, Charlotte attend ses lettres et ses retours pour les vacances. Pour le moment, on pense plutôt à Dickens ou aux enfants Brontë, à Jane Eyre et Hurlevent. Le pire est à venir…

Après Oxford, James choisit Londres. Pour lui, « l’Existence avec une capitale doit être vécue dans la Capitale ». Par l’intermédiaire d’un ancien élève d’Oxford, il rencontre Christopher Paige qui cherche un colocataire pour partager un appartement dans la maison d’une veuve « confrontée à des difficultés pécuniaires imprévues ».
« Elle les conduisit au deuxième étage, dont ils auraient l'usage exclusif. Ils posséderaient chacun une chambre, et un salon à partager entre eux. Les quartiers de Mrs Morris se trouvaient à l'étage au-dessus, sous les chambres des domestiques. »

Les deux garçons ont des intérêts très différents. Christopher dort le jour et sort la nuit, court les fêtes, boit beaucoup, tandis que James mène une existence quasi monacale consacrée à sa passion pour l’écriture. Pourtant, peu à peu, après bien des conversations, une amitié très wildienne va les rapprocher dans la plus grande clandestinité.
Un soir, Christopher arrive à convaincre James de l’accompagner au théâtre et c’est après avoir assisté à une pièce d’Oscar Wilde (L’important d’être constant a connu un grand succès en 1895) que James, déçu par ses créations poétiques, décide de se lancer dans l’écriture d’une pièce… et il y parvient. Sur les conseils insistants de Christopher, ils vont, de nuit, déposer le manuscrit sur le seuil de la maison d’Oscar Wilde mais une sauvage agression va brutalement changer le cours de leur vie…

La deuxième partie nous fait basculer dans un tout autre univers, plus proche de celui de Bram Stocker, où l’on découvre le Club Aegolius et les travaux d’Augustus Mould sur les personnes victimes de « l’Échange » qui les rend quasiment immortelles. Le Club, très sélectif, a beaucoup d’ennemis et une guerre plus ou moins larvée oppose les riches membres d’Aegolius au petit peuple des « échangés » qui hantent les rues les plus mal famées de la ville. Lauren Owen réussit de beaux portraits de femmes et d’enfants qui deviennent des personnages à part entière avec lesquels le lecteur se sent en empathie malgré l’horreur des situations.

Dans la troisième partie, nous retrouvons Charlotte dans son manoir du Yorkshire, qui ne supporte plus de rester sans nouvelles de son frère et décide d’aller voir sur place ce qui se passe. Elle ne va pas être déçue du voyage et le lecteur non plus. Pour cette jeune provinciale, débarquer dans la capitale victorienne, où tout est à la fois en plein bouleversement économique et codifié par une morale rigoureuse, représente un sacré dépaysement !
« Londres était un lieu contre nature. Chez elle, elle pouvait traverser d'un bon pas, librement, les terres d'Aiskew, ou bien se rendre au village, ou encore parcourir les champs, sans craindre d'être regardée d'un œil désapprobateur ou de heurter accidentellement un piéton. Mais la ville ne se souciait absolument pas d'elle – il y avait eu des milliers de gens ici avant sa naissance, d'autres milliers emprunteraient ces rues après sa mort. Et pourtant, elle se sentait soulagée à présent d'avancer au milieu d'une telle animation. L'effet était le même qu'une tasse de café corsé, pensa-t-elle, une énergie et une excitation débordantes auxquelles succédait finalement, sans doute, une indolente langueur. »

Heureusement, Charlotte fait preuve d’une détermination et d’un courage qui lui permettent d’affronter les plus dangereuses situations. Elle va pouvoir compter sur l’aide d’un riche Américain dans un combat sans merci, parce que pour retrouver son frère, il va falloir prendre parti dans le conflit qui oppose les puissants membres du Club Aegolius aux « échangés » des bas-fonds…

Lauren Owen réussit un premier roman plein de bruit et de fureur, dans une période et une atmosphère bien documentées, avec des personnages convaincants placés dans des situations pourtant extraordinaires. Ce livre ajoute une belle pierre à l’édifice vampirique sans chercher à l’actualiser mais au contraire en replaçant avec soin son histoire dans l’écrin de son origine littéraire. Une plongée stupéfiante dans l’univers contrasté des morts-vivants où il est préférable de garder son sang-froid.

Serge Cabrol 
(13/07/21)    



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Lauren OWEN, Le Club Aegolius
Actes Sud

Collection Exofictions
(Juin 2021)
560 pages - 25

Version numérique
18,99


Traduit de l’anglais par
Emmanuelle ERTEL



















Lauren Owen,
née en Angleterre en 1985, a achevé son doctorat de littérature anglaise grâce à une thèse portant sur les vampires et le gothique.
Le Club Aegolius
est son premier roman.