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Rose-Marie PAGNARD


Gloria Vynil


Après une courte mais effroyable scène qui conditionne toute la suite du roman, Rose-Marie Pagnard s’attache au personnage de Gloria, fillette âgée de six ans lors de cet événement tragique. « La victime, Théo Auguste Harry Vynil, avait interdit à quiconque de révéler à sa fille Gloria (…) le moindre fait concernant les molosses. (…) Pour elle il avait inventé une aventure héroïque et loufoque : le tracteur avait un fichu caractère (…) les freins avaient lâché (…) et cet idiot lui était passé sur le corps. » Du carnage qui a handicapé son père et l’a rapidement précipité dans la mort, la petite, envoyée dès le lendemain par ses parents chez sa tante de Berne, ne se souvient pas. Un diagnostic d’amnésie, « petite bombe meurtrière » tapie au fond de son inconscient, est porté. « L’amnésie, même quand elle concerne un temps très court (…) vous angoisse, n’importe quand, n’importe où. Sait-on ce qu’elle cache, sait-on si on n’est pas un monstre, un sèche-cheveux lancé dans le bain de papa, un coup de pied dans la grosse pierre au bord de la falaise, le saura-t-on jamais ? » Parfois, alors que Gloria croise un chien dans la rue, un flash violent mais non compréhensible ou une impression de malaise diffuse la déstabilisent. « Y aurait-il eu un chien à la ferme de ses parents ? Ses frères disaient : C’est possible. Ils mentaient. Tante Ghenya aussi mentait à ce sujet. C’était insupportable. » À la disparition du père s’était ajoutée peu après celle de la mère rongée par le chagrin. Ghenya célibataire, danseuse et grande lectrice, avait légalement obtenu la tutelle de la fillette et Gloria, protégée et confite dans le confort et l’affection de sa tante, avait fait sienne cette maison qui l’avait vue grandir. Vingt-ans après le drame, quand la jeune femme devenue photographe-vidéaste ne voyage pas pour ses projets d’exposition, c’est encore là qu’elle vient se poser et se ressourcer auprès de sa tante. Brillante, la jeune femme qui ne regarde le monde qu’à travers son objectif a su par la qualité de son travail se faire connaître et apprécier de la profession et de la presse.
Les cinq frères, aujourd’hui « aussi éloignés d’elle que des exoplanètes » ont eux aussi trouvé leur chemin. Till, l’aîné, cuisinier sur un yacht, avait construit au fil de ses brefs passages à la ferme puis chez Ghenya une relation privilégiée et affectueuse avec cette benjamine vive et curieuse qui appréciait tant ses récits d’aventures avant d’être officiellement déclaré disparu en mer dix ans plus tôt. Auguste, le second, également jeune adulte lors du drame, s’était approprié l’ancienne grange de la ferme familiale pour s’y livrer au calme à son activité de romancier. Geoffrey, plus fragile, avait fui la ferme pour se faire tatoueur ambulant en ville. Bruno, garçon dyslexique au parcours scolaire difficile, avait trouvé un emploi à la Bibliothèque Nationale de France où il n’avait son pareil pour guider les visiteurs perdus qui erraient tels des fantômes dans le bâtiment. Rouque, le dernier, depuis toujours proche des bêtes avait, dès qu’il en avait eu l’âge, repris la gestion de l’exploitation familiale et venait de s’endetter lourdement pour moderniser son élevage de cent vingt vaches avec un système de traite automatique.   
C’est alors que la galerie zoologique du Museum construit il y a cent-cinquante ans, fermé et voué à être « remplacé par un Musée de l’Évolution quelque part au bord de l’autoroute », prend sa place dans le roman.La photographe,attirée par l’affiche placardée par un comité de sauvetage du lieu, veut aller y voir, y faire un reportage peut-être. Dès sa première visite, ce bâtiment abandonné que domine une grande statue de Buffon et encore hanté par toutes sortes d’animaux naturalisés, la happe. Pour l’artiste, ce sera un double coup de cœur : celui, esthétique, pour cet endroit où le temps semble s’être figé ; celui, humain, pour les fantasques gardiens de la mémoire qui y demeurent encore afin d’en garder trace et de sauver ce qui peut encore l’être. Rafi, un réfugié africain, « un survivant échoué sur un fauteuil en bois d’ébène comme le roi du troupeau », est le premier à repérer et accueillir Gloria sur place. C’est sa fonction. Il est là pour surveiller ceux qui entrent clandestinement dans le Museum afin d’en éviter la dégradation et pour veiller à la sécurité et au bien-être de ceux qui y travaillent encore. Il s’agit du professeur Dreymahl, un taxidermiste qui a refusé de quitter les lieux où il officiait depuis longtemps pour dresser un inventaire des primates abandonnés là, notamment des petits singes sapajous avec lesquels il s’est créé des liens singuliers, et d’Arthur Ambühl-Sittenoffen, peintre hyperréaliste qui tournant le dos à une famille riche, puissante mais toxique dont il était le fils unique, a trouvé sa raison de vivre dans l’art, se donnant ici pour mission de lutter avec ses pinceaux contre l’oubli, en fixant la réalité en l’état pour dénoncer les « effets destructeurs de la civilisation ».  La galerie se fera aussi décor d’une grande histoire d’amour entre le peintre et la photographe qui va infléchir le cours de l’histoire et y insuffler un petit vent de fantaisie voire de bonheur. Gloria va faire sien le combat de son amant et c’est ensemble qu’ils se lancent dans une course contre le temps pour préparer un événement artistique temporaire dans le Museum, hommage public conçu comme un enterrement digne de sa gloire passée dont la peinture, la photo et le théâtre vivant seraient un prolongement.  Pendant ce temps un étonnant serment liant les cinq puis les quatre frères revient à la surface avec son lot d’angoisse, de remise en question et de culpabilité.

           Il y a dans Gloria Vynil une vraie rupture dans la forme entre la scène fondatrice crue et brutale et le développement plus fluide et plus léger du roman. La jeune femme, protégée par Ghenya, son amnésie et sa passion pour son métier, n’a jamais cessé de croire à la prophétie de Till et s’est toujours sentie faite pour le bonheur. Mais si la femme impulsive et émotive tente, avec l’aide de Ghenya puis d’Arthur, avec autant d’obstination que d’espoir, de s’affirmer comme être libre et vivant, elle ne pourra réellement y parvenir et trouver équilibre et sérénité qu’en se réappropriant ce passé qu’on lui a caché. En écho à ce musée condamné à disparaître dont les collections d’animaux naturalisés fantasmagoriques se trouvent virtuellement conservées par un inventaire scientifique, graphique et photographique pour renaître peut-être sous une autre forme, Gloria découvrira dans cet endroit mystérieux, onirique, propre à l’imaginaire et posé comme un trait d’union entre passé et présent, la force d’affronter dans sa réalité crue l’événement traumatique pour s’en affranchir. Pour l’y aider l’auteure, renvoyant dos à dos les interprétations et les spéculations du collectif familial sur l’éventuelle culpabilité de l’un ou de l’autre dans ce drame, fait appel à un personnage de pseudo-voyante tout à fait périphérique qui dans une scène secondaire assez brève dédouanera chacun en recadrant cet épisode tragique à hauteur d’adulte et non à celle des six enfants du couple. « J’ai connu vos parents avant leur fatale expérience de fermiers. Personne n’a pu les dissuader (…) c’était aussi fou que si moi-même j’avais décidé d’une seconde à l’autre de devenir dompteuse de lions ! ». Une façon efficace et élégante d’alléger le présent en remettant le passé à sa place pour laisser le champ libre à un avenir plus serein pour les survivants et pour Gloria en particulier. 
L’histoire d’amour entre Arthur et Gloria, entre romantisme et fantaisie, va également dans le sens de la légèreté et de la lumière : « Ils se regardent, ils s’emplissent de lumière, le souci des portes ouvertes ou fermées s’évanouit, des étages entiers de convenances s’écroulent. » « Ce sera vertigineux et passionnant de l’aimer. Ce sera difficile et très beau parce que l’art rendra cet homme quelquefois fragile et doux, exigeant beaucoup d’amour et en donnant beaucoup. »

À travers l’itinéraire de Gloria mais aussi le personnage de Ghenya, vieille dame intelligente et équilibrée pour laquelle la pratique artistique et la lecture semblent avoir été des facteurs de solidité ou encore d’Arthur qui face à la dépréciation de sa mère a trouvé le moyen d’échapper à l’emprise familiale pour s’affirmer tel qu’il est par sa peinture, c’est un bel hymne à la vie mais aussi à l’Art que Rose-Marie Pagnard nous offre dans ce roman.    

La grande originalité de Gloria Vynil se niche dans sa structure, l’étrangeté de son atmosphère et l’imaginaire qui emporte tout. La scène réaliste et terrifiante du début qui aurait pu nous aiguiller vers un texte violent et sombre, est immédiatement mise en suspens, présente mais adroitement tenue à distance par l’amnésie de l‘héroïne. Et si le cercle lentement se resserre autour d’elle, les scènes hors du temps et empreintes de mystère du Museum promis à la démolition et hanté par une fresque de personnages plus atypiques les uns que les autres nous entraînent dans une réalité parallèle assez fortement pour que le drame passe au second plan. Le goût romanesque de l’auteure entre l’épopée amoureuse de Gloria et Arthur et les rebondissements parfois rocambolesques concernant la fratrie Vynil aussi peu conventionnelle que les laborieux sauveteurs du musée, viennent parachever cette conjugaison entre angoisse, humour et légèreté. Tout cela fait de Gloria Vynil un étonnant conte moderne, troublant et tout aussi enchanteur qu’inquiétant, entre rêve et réalité Rose-Marie Pagnard nous raconte de l’intérieur, avec sensibilité, vivacité, finesse et musicalité. La superbe illustration de couverture (d’après l’œuvre de Sophie Calle) en donne une parfaite traduction.

Un excellent roman sur la mémoire, l’art, l’amour et la vie, dont la tension nous tient en haleine, qui, entre ombre et lumière, nous fait côtoyer l’improbable et nous transporte dans un ailleurs où les êtres et les choses se parent d’une troublante et fascinante ambiguïté.

Dominique Baillon-Lalande 
(09/08/21)    



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Rose-Marie PAGNARD, Gloria Vynil
Zoé

(Février 2021)
208 pages - 18














Rose-Marie Pagnard,

née en Suisse, romancière, nouvelliste et chroniqueuse littéraire, a publié une quinzaine de livres et obtenu plusieurs prix littéraires.



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