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Christophe PERRUCHAS


Revenir fils


1987 : le narrateur a quatorze ans, l’âge des copains et des premiers troubles face aux filles qui ne le voient même pas, quand son père meurt dans un accident de voiture. « Un père c’est censé vous aider dans la vie, pas mettre la 504 dans un poteau en ciment. » L’adolescent, suivi par la psychologue du collège toutes les semaines, vit seul avec sa mère, femme au foyer de presque cinquante ans, qui ne se remet pas du choc de ce décès et s’enfonce lentement dans la folie. Atteinte du syndrome de Diogène, elle accumule tout et n’importe quoi dans la maison avec fébrilité et perd contact avec la réalité. Elle ne cesse de s’adresser à Jean, son premier enfant victime de la mort-subite du nourrisson, comme s’il était toujours auprès d’elle tandis que son fils vivant à ses côtés s’efface de sa vie quand elle ne le confond pas avec ce frère inconnu. Se sentant rejeté et nié, celui-ci se console avec le club théâtre et surtout avec Isabelle et Sophia qui lui offrent ses premières expériences sexuelles. Ne supportant plus cette mère qui le rejette, un an plus tard l’adolescent prend symboliquement son indépendance en s’installant dans la caravane aménagée autrefois par le père pour les vacances et restée sur cales au fond du jardin depuis sa disparition. Tout va bien affirme-t-il rassurant à la psychologue. C’est oublier la mère qui, internée en psychiatrie suite à une crise de délire en public, mettra elle-même fin à la dissimulation par l’ado de cette cohabitation toxique. « La mère a touché les fils, elle a fondu les plombs. (…) Le père plante la voiture et lui avec, et la mère fait une sortie de route en pleine ligne droite. En plus devant les voisins. » Le jeune frère de la mère, Robert, rapplique aussitôt pour s’occuper de tout, prêt avec sa femme Jacqueline à accueillir le neveu à Rennes en jouant les parents de substitution tant que la mère se trouvera dans l’impossibilité d’en reprendre la charge. « Vendredi c’est le jour de Vénus et c’est aussi celui du poisson, alors nous, le vendredi on l’appelle sirène (…) c’est notre code, personne d’autre ne peut comprendre. Ce sirène-là c’est mon dernier dans la caravane, c’est mon dernier à Nantes. (…) Pour l’instant, je sais juste que ma mère m’a orpheliné de son vivant, le reste n’a pas beaucoup d’importance. »

2007 : vingt ans plus tard, le narrateur est marié et père de jumeaux et peut-être en phase de l’être une nouvelle fois. C’est un adulte effacé et peu assuré qui mène une existence sans vagues. Lors d’un déplacement pour les vacances dans sa belle-famille, une force irrésistible le pousse à « revenir fils » clandestinement en passant revoir sa maison d’enfance et cette mère destructrice malgré elle qui y vieillit seule maintenant. Après plusieurs tentatives pour se faufiler chez sa mère maintenant barbue, bossue et sale comme une sorcière qui survit grâce aux repas livrés à domicile par la municipalité et ne le reconnaît toujours pas, il y parvient enfin sous prétexte d’un relevé de compteur à effectuer. « L’espace où vit ma mère n’est constitué que de minutes arrêtées. » Tandis que le fils accompagne la vieille dans des couloirs où des accumulations aussi audacieuses que dangereuses d’objets voire de matières en décomposition menacent de s’effondrer, celle-ci croit un instant deviner dissimulé sous cet habit de travail son fils jean. Désormais, elle tolère sans rechigner la présence chez elle de celui qu’elle considère tantôt comme un étranger mandaté par l’extérieur pour l’aider à faire les petits travaux de première nécessité, tantôt comme la fugace réincarnation du nourrisson trop vite disparu dans le corps d’un adulte. Ces retrouvailles qui n’en sont pas vraiment se solderont-elles par une réconciliation ou par un affrontement ? Pourra-t-il dans ces circonstances reconquérir sa place ou saura-t-il par défaut, parce que l’on ne peut en vouloir à une vieille folle, pardonner à cette mère inaccessible qui l’a gommé de son esprit ? Parviendra-t-il enfin à se libérer de la colère suscitée par cet abandon qui l’empoisonne depuis vingt ans, pour s’autoriser enfin à habiter sa propre vie et à jouer comme il le souhaite son rôle de père, sans angoisses ni arrière-pensées ?

Ce roman fractionné en deux séquences que vingt ans séparent s’articule à partir de deux récits qui s’imbriquent l’un dans l’autre. Celui du fils, d’abord adolescent plongé dans la tourmente puis trentenaire entreprenant un retour vers ce passé douloureux, et celui de la mère, à ses cinquante ans quand elle a basculé dans la folie, puis septuagénaire prisonnière du désordre de son esprit et de ce décor colonisé par les objets devenu miroir de sa confusion mentale. L’entrelacs de ces deux narrations, celle du fils à la première personne et celle de la mère masquée derrière un « on » abstrait et comme étranger à elle-même, installe le lecteur dans un entre-deux aussi instable que les piles de revues entassées par la vieille. Le passé et le présent s’y confondent pour donner au roman un caractère flottant entre rêve et réalité, tendu émotionnellement et passant du réalisme sombre à l’absurdité, au comique ou à la poésie.
L’incroyable fraîcheur des scènes d’initiation sexuelle de l’adolescent avec Sophia et Isabelle, amies sensibles à sa solitude qui tentent chacune de lui offrir l’attention et la tendresse qui lui manquent, contrebalance adroitement la dimension tragique de la situation personnelle du garçon. Lors du retour du fils prodigue auprès d’une mère qui l’a tout simplement éjecté de sa mémoire, c’est encore l’attendrissement, au sujet de cette naissance à venir, de ce pantalon retrouvé du père ou de ces instants où la mère redevient presque petite fille, qui assure cette fonction de contrepoids.
S’il y a donc beaucoup de souffrance dans ce roman, la pudeur et la fantaisie avec laquelle le narrateur nous restitue ce passé réinventé, le respect distancé avec lequel il met progressivement en lumière la folie de sa mère, la cocasserie des situations que celle-ci conjuguée au syndrome de Diogène peut produire, permettent à Revenir fils, malgré la noirceur de son scénario d’échapper au pathos.
Les scènes très visuelles des amoncellements transformant la maison en monstre vivant dévorant autant que dévoré, et la végétation extérieure qui la grignote peu à peu, apportent une teinte d’étrangeté surréaliste à la palette utilisée pour retranscrire cette histoire aussi folle que son héroïne. Les rêves que fait fréquemment le narrateur y ajoutent de leur côté une touche d’onirisme.  

Ce roman qui s’interroge à partir de ce drame familial sur la filiation, la maternité et la paternité, qui s’attache à nous décrire cette maladie spectaculaire mais peu connue du syndrome de Diogène et analyse les effets des pathologies mentales, de l’amnésie et du manque d’amour maternel sur la construction de l’enfant, tire de la combinaison équilibrée de ces différentes thématiques une vraie richesse et une énergie.  Son écriture oscille entre l’oralité et l’inventaire à la Prévert, les confidences intimes et les scènes de comédie. « Ma tête est partie en vacances (…) Mais à l’évidence, la réalité est une salope qui revient comme un cheval à fond de caisse et avec elle l’image de mon père, de son corps sur le lit – beau travail disent les oncles qui l’avaient vu avant le maquillage (...) – et l’odeur aussi. Celle des bougies. À la vanille. Impossible de manger le moindre truc avec de la vanille depuis. Même la Danette. » « Il disait : Peugeot, c’est pas beau mais c’est increvable, comme son frère disait à la fin des repas : ma femme, elle n’est pas belle, mais elle n’est jamais malade. Il riait de sa formule. Sa femme aussi ». L’emploi de formules inventives ou décalées contribue également à la vivacité de l’ensemble : « Soit on ne me dit rien, soit on m’explique tout, je n’aime pas les moitiés de choses, le doute qui fabrique des parpaings monstrueux pour combler les vides. » « Le soir ça fait un moral de pigeon. »

Enfin, Revenir fils s’inscrit avec réalisme dans son époque. À travers la description détaillée et souvent humoristique des objets de consommation courante la plupart du temps en plastique qui fascinent la mère mais aussi à travers les posters de cinéma punaisés sur les murs des chambres d’ado, les musiques qu’ils écoutent sur leurs walkmans ou l’évolution de la barre moderne construite dans les années soixante-dix pour loger six cents personnes appartenant à la classe moyenne devenue dix ans plus tard une cité HLM marginalisée et décriée n’hébergeant plus que des déclassés, le  portrait que Christophe Perruchas dresse des années quatre-vingt ne manque pas de pertinence. De même, le client qui paye son fast-food en euros, se meuble chez Ikea, a un téléphone portable qui lui sert aussi à prendre des photos et à envoyer des textos tandis que la « fossile en baskets » se soigne au Lexomil, nous renvoie immédiatement par ces références au début des années deux mille.   

C’est un roman fort, original par son mélange subtil de souffrance et de drôlerie, enrichissant et émouvant que Christophe Perruchas avec Revenir fils nous offre. Loin de tomber dans le schéma classique du bourreau et de sa victime, mère et fils, terriblement humains, nous touchent ici pareillement et de cela, comme d’avoir laissé dans les toutes dernières pages comme une lueur d’espoir dans la nuit en esquissant une porte sur un horizon possiblement apaisé voire un ciel dégagé, on lui est reconnaissant. Un beau moment de lecture.     

Dominique Baillon-Lalande 
(25/08/21)    



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Lectures







 Christophe PERRUCHAS, Revenir fils
Rouergue

(Août 2020)
Collection La Brune
288 pages - 20

Version numérique
14,99
















Christophe Perruchas,

né à Nantes en 1972,
a travaillé dans des
agences de publicité.
Revenir fils est
son deuxième roman.





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son premier roman :
Sept gingembres