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JB POUY et Marc VILLARD


La mère noire


Un roman en deux parties : un premier récit intitulé L’art me ment par Jean-Bernard Pouy, suivi de Véro par son compère Marc Villard. Tandis que le premier s’attache à un duo père-fille avec Jean-Pierre alias Papinou élevant seul sa fille Clotilde surnommée Cloclo, le deuxième marche sur les traces de Véronique, l’épouse et mère qui les a quittés il y a six ans. Bien sûr, on le devine, avec ces deux-là, ni les uns ni l’autre ne traversent dans les clous et ne rentrent dans les schémas traditionnels.

Dès le départ de sa femme, Jean-Pierre par souci de protection berce sa fille avec la version édulcorée d’une mère partie en Inde pour voir le monde « avant de devenir une vieille chaussette ». Les cartes postales de tableaux signées d’un V régulièrement parvenues par la Poste s’y ajoutent permettant à Clotilde d’imaginer celle dont elle n’a aucun souvenir mais qui lui manque sous les traits d’une aventurière dont elle se sent fière. Si des copines grandissent comme elle dans des familles mono-parentales ce sont en général les pères qui se font la malle pour une autre femme. Le père qui les fait vivre grâce à la peinture, fait pour le mieux avec ce qu’il est. Mais ce doux rêveur qui a choisi l’art pour habiter le monde, ce père farfelu et décalé qui rit de tout, s’il a sans faiblir depuis six ans entouré sa fifille de tout l’amour et l’attention qu’il pouvait lui offrir, se sent à présent en passe d’être dépassé. Semblable à la Zazie de Raymond Queneau qu’il lui a fait lire, Cloclo est un mélange d’imagination, de curiosité et d’énergie parfois explosif. C’est une presque jeune fille belle, espiègle, vive et intelligente, audacieuse, frondeuse, indomptable, éprise de vérité et de liberté. La scène de la sortie scolaire au Musée où Clotilde s’est singularisée avec panache illustre parfaitement le personnage. S’il s’est retenu d’en rire devant elle et sa directrice, il a soudain pris conscience que sa fille avait grandi et qu’il allait en baver. L’amour ne suffit pas, il en a fait l’expérience avec Véro. Saura-t-il accompagner seul sa fille chérie dans la traversée difficile de l’adolescence ? Pour les petites vacances, ils vont dans la gare désaffectée de Bretagne que Jean-Pierre a acquise il y a quelques années. La petite aime à y retrouver ses poules (qu’elle trouve plus drôles et plus intéressantes que ses copines de collège) et son coq qu’elle a nommé Maman et que son père s’obstine à appeler Balladur. Tandis qu’elle profitera de la nature, lui pourra terminer la série de tableaux que le galeriste lui réclame avec insistance.  Mais leurs plans vont être compromis par un convoi de cheminots « rempli de gueulards, décoré comme une camionnette de la CGT, banderoles, bombages et calicots, sono à fond », en lutte contre la suppression des petites lignes et la dégradation du réseau et du service, venu s’installer là.  Ils attendent, lui rapporte son voisin, le feu vert des camarades syndiqués de Rennes, qu’ils doivent rejoindre lors d’un grand mouvement régional de protestation. Contre mauvaise fortune bon cœur, Jean-Pierre et Cloclo vont à leur rencontre et partagent barbecue, sandwichs, sodas, bières et vin. Cloclo devient leur mascotte à tous. Quand le train s’ébranlera enfin, Papinou et Cloclo se laisseront joyeusement embarquer par les syndicalistes et quelques gilets jaunes locaux venus les rejoindre, pour faire étape à Rennes avant de repartir sur Paris. Ce voyage est l’occasion idéale pour l’écrivain de nous régaler de pastiches de chansons populaires, d’expressions inattendues et truculentes et de dialogues percutants. Le contraste entre le caractère festif du convoi et la violence de la réception qui les attend à destination, s’accompagne d’un changement tout aussi brutal de ton qui amplifie l’effet tragique d’une scène qui s’avérera particulièrement traumatisante pour Cloclo. Difficile dès lors de ne pas voir dans ce titre l’Art me ment une référence non seulement à la pratique artistique du père et au mensonge dont il berne sa fille quant à Véro mais aussi un écho aux armes utilisées par la police à leur arrivée comme elles l’ont été dans l’actualité récente lors de diverses manifestations. Cette aventure ferroviaire tragi-comique alerte pour la première fois le lecteur sur la possible immaturité d’un père affectueux mais pas toujours responsable, venue faire écho à ses interrogations exprimées antérieurement quant à sa capacité à protéger sa fille adolescente du monde extérieur. Pour la première fois aussi, la confiance que la fille porte à ce père adoré en est ébranlée. Clotilde n’est pas au bout de ses surprises.   

 

Le récit de Marc Villard est d’une tout autre facture puisqu’il vient combler le silence pesant sur l’épouse et la mère qui sur un coup de tête a abandonné son foyer sans laisser d’adresse. L’auteur s’empare de ce seul personnage, en étudie le profil psychologique, démasquant dès le départ le joli mensonge du mari à sa fille avec la version Katmandou ou plages du Golfe pour le remplacer par la moins exotique Provence française. Il apparaît vite que Véro n’a pas de griefs particuliers envers son mari et sa fille. Seuls la routine, l’ennui et le mal-être l’auraient conduite à suivre Tintin, ce petit voyou pas très malin et parfois nerveux mais très amoureux d’elle qui lui offrait le changement et incarnait la liberté et l’aventure. C’est lors d’un hold-up que, de façon tragique, leur relation prendra fin. Si Véro parvient à fuir se réfugiant seule dans une caravane décrépite abandonnée au fin fond de la Camargue et à y rencontrer un artiste serviable venu là fuir l’agitation du monde, elle reste traumatisée par l’acte violent commis par Tintin, culpabilise de l’avoir laissé faire et envisage avec terreur la perspective d’être retrouvée par la police. Le ton est ici résolument noir, le style concis, les phrases courtes et précises. Seules quelques poésies que Véro consigne depuis longtemps dans son petit carnet pour traduire ses impressions viennent éclaircir parfois ce ciel fort nuageux. Ses angoisses et son comportement agité lui vaudront d’être internée dans un foyer d’accueil psychiatrique aux méthodes douces et respectueuses où elle restera deux ou trois ans. Une fois stabilisée elle y trouvera l’opportunité de reprendre contact en toute sécurité avec le monde extérieur, accompagnée par d’autres pensionnaires en phase de guérison, pour assurer avec une association caritative la distribution de repas aux gens de la rue, aux clandestins et à d’autres nécessiteux de la ville. Véro cheminera aussi quelque temps avec le Samu social dans l’aide qu’il apporte aux invisibles rejetés comme elle dans les marges d’une société qui les stigmatise. L’empathie de Marc Villard pour ces marginaux, drogués, clandestins, tombés au fond du trou est sensible. Il en admire aussi la résistance face à l’adversité. Si le séjour en psychiatrie qui permet bien évidemment à l’auteur un portrait psychologique affiné de l’héroïne offre aussi des descriptions documentées sur l’institution et la prise en charge de ce type de foyer, le ton y est moins angoissant, traversé par la solidarité qui lie les malades et la bienveillance du personnel. Les scènes extérieures de ravitaillement des plus démunis se positionnent avec respect des assistés et loin de tout misérabilisme, aussi riches humainement pour ceux qui servent que pour ceux qui en bénéficient.  Quand au foyer la place manque pour de nouveaux arrivants les médecins qui jugent Véro guérie et apte à sortir, lui proposent une colocation en ville avec deux autres anciennes du foyer. La réinsertion sera difficile. Véro, fragile, engluée dans une existence trop lourde pour elle mais incapable de s’en affranchir ou de lutter contre les courants contraires qui la conduisent à la dérive s’y montre sous la plume réaliste mais non sans tendresse de Marc Villard plus à plaindre et à aimer qu’à condamner. L’écrivain fait de cette jeune femme sans amarre, sans amour ni remords, qui grille sa vie de façon désordonnée en tremblant, qui tangue, se blesse et s’enferme dans une cellule d’isolement dont elle a elle-même édifié les murs, une équilibriste bouleversante.

                               Les deux écrivains n’en sont pas à leur coup d’essai puisque depuis 2005 c’est trois romans chez Rivages qu’ils ont déjà écrits à quatre mains. La nouveauté est qu’au lieu d’un texte élaboré en commun ou d’une joute verbale, ils nous offrent cette fois chacun une histoire de son cru mais venant harmonieusement s’imbriquer l’une dans l’autre. C’est J.B. Pouy qui lance les dés envoyant à Marc Villard L’Art me ment qu’il a composé autour d’un vide (l’absence de la mère) pour qu’il s’y rattache selon ses désirs. Les comparses se connaissent bien et l’assemblage de ces deux novelas d’une soixantaine de pages qui peuvent se lire indépendamment n’est pas sans cohérence. De plus, la différence assumée de leur style respectif, gouaille, provocation et facétie chez Pouy, poésie aigre-douce chez Villard, au lieu de créer une rupture dynamise l’ensemble tout en illustrant la distance qui sépare ces deux univers parallèles que sont le tandem Papinou-Cloclo vivant à Paris et Véro dans le sud. Il faudra attendre les toutes dernières pages de La mère noire pour que les liens se resserrent, même si le happy-end chez Pouy ce n’est pas encore pour cette fois.
Ce qui fait communauté entre ces deux récits c’est surtout leur inscription dans le monde contemporain, le regard bienveillant que les deux écrivains portent sur ceux qui incarnent ou traversent le récit et celui, cette fois critique, qu’ils posent sur notre société normative, inégalitaire et excluante en déficit d’humanité. Pouy et Villard tapent juste et fort et son renvoi à la violence sociale fait de ce livre composite et décalé un vrai roman noir.  

Pouy et Villard c’est un tandem qui a fait ses preuves et, sur fond de manifestation de cheminots et de centre psychiatrique, avec la pétulante Cloclo qui n’a pas fini d’en faire baver à son Papinou, ce grand gamin irrésistible, et la fragile Véro, cette belle rousse jouant la funambule au-dessus du vide tout en aimant passionnément la vie, ils le confirment avec La mère noire. Le rire est au rendez-vous et les injustices sociales, la révolte ou le drame s’y disent ici avec autant d’acuité que d’humour, de poésie et de tendresse.  Le lecteur lui se régale.  Des retrouvailles à ne pas manquer.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/04/21)    



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Noir & polar








Gallimard
Série Noire
(Février 2021)
160 pages - 15 €

Version numérique
10,99 €













Jean-Bernard Pouy,
né en 1946 à Paris, auteur de nombreux romans noirs, nouvelles et pièces de théâtre, est aussi le créateur du célèbre personnage Le Poulpe.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia




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Marc Villard,

né en 1947, passionné de musique et de cinéma, est l’auteur de plusieurs dizaines de livres :
romans, nouvelles,
poésie, scénarios, bd…

Bio-bibliographie sur
www.marcvillard.net/





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