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Aro SÁINZ DE LA MAZA


Docile


Après Le bourreau de Gaudi et Les Muselés qui n’ont laissé personne indifférent, voici un nouveau roman tout aussi puissant et parfaitement construit. Il est donc impossible de s’en détacher ou de s’en détourner. Quant à attendre que les causes profondes apparaissent ou que les faits se déroulent, c’est bien sûr la composante essentielle du plaisir de cette lecture... Ainsi et dès les premières pages, la plume habile de l’auteur montre qu’il sait toujours manier et doser les réalités avec les propres interprétations et interrogations de ses personnages. Tout en nous en laissant apprécier leur cheminement.
Et donc il s’agit ici encore de haute voltige, assortie de psychologie fine, comme la description de l’intimité de ce policier brillant et atypique qu’est Milo Malart. Ce dernier craint d’être confronté à la menace que représente la pathologie qui touche sa famille. Est-ce ce qui le rend plus à l’écoute, ou en tout cas, plus en alerte ?

D’abord ce prologue qui trouble sans que l’on puisse vraiment le comprendre… Contiendrait-il un indice ?
Ensuite le premier chapitre qui semble dire… ou montrer : « Elle dormait paisiblement. Respirait profondément. Elle serait la seule survivante. Comme lui, marquée à vie. » Et un peu plus tard : « Ce qui s’était passé refit peu à peu surface dans son esprit. Une issue. Partir. Tout de suite. Sabotage, sacrifice, sacrilège, sadique… »
La personne qui pense ou murmure ainsi est un jeune homme, Lucas Torres, couvert de sang, qui vient au commissariat, vraisemblablement troublé, ou déconnecté. Serait-il la victime ou l’auteur du meurtre des membres de cette famille que les policiers vont retrouver assassinés à leur domicile ?

 Le jeune homme en question, mutique au début, n’entrera en relation, semble-t-il qu’avec l’inspecteur Malart.
« Cela confirmait ce que Milo craignait après avoir parlé quelques minutes avec le garçon, hier. L’interrogatoire n’allait pas être évident. Grâce à son enfermement mental, à sa distance avec les éléments extérieurs, il avait développé une importante aptitude à l’observation. Ajoutée à son énorme empathie et à sa propension à mimer son entourage, cela faisait de lui un rival extrêmement complexe, peut-être carrément un chasseur. Isma allait l’analyser, le manipuler. S’il ne l’avait pas déjà fait. »
 La question est là, et durera quasiment tout le roman.

Mais justement ce Lucas, ou plutôt Isma comme nous l’apprenons, parlera avec une grande circonspection, indiquant ainsi son niveau de "contrôle" voire de maîtrise et d’intelligence.
Et Milo Malart d’une façon quasi obsessionnelle, va essayer de saisir les raisons des meurtres pour en reconstruire les étapes et en comprendre le déroulement possible. Mais surtout savoir qui a pu y participer, et de quelle manière !  

Nous serons, au fil de ses doutes, face à ses réalités familiales douloureuses comme à son besoin de comprendre. Est-ce la raison pour laquelle Malart est tellement attentif face à ce jeune homme ?  Est-ce pour cela qu’il va douter de certains résultats de la police scientifique ? Trouvera-t-il alors d’autres éléments venant complexifier ou relativiser les premiers ?

« Il laissa derrière lui le monde connu et s’enfonça dans l’obscurité. Il sentit son étreinte, l’odeur âcre et pénétrante de son haleine, et éprouva la fameuse sensation qui se situait d’habitude à hauteur de la nuque, un mélange d’appréhension et de tension accompagné cette fois d’un vertige plus intense que d’habitude »

Par ailleurs l’aperçu à travers cette histoire d’une certaine population de nantis, fait naviguer les lecteurs et lectrices dans les eaux sombres de l’actualité. Certains drames sont enfouis quand les familles sont trop "importantes", ou quand la corruption elle-même ne se distingue pas d’emblée ou est trop opaque ! Et puis surtout il y a Barcelone, son contexte récent.
 « Et cependant au-delà de la peur, il put ressentir le sentiment d’unité, de résistance, la volonté de ne pas se laisser gagner par la panique. Un frisson de fierté parcourut sa colonne vertébrale. Toujours plus de mer et toujours plus d’intégrité. Ce jour-là la douleur muette deviendrait la norme. Mais le lendemain le cri du silence deviendrait unanime, général. Assourdissant.
Encore une fois. »

La construction du roman qui est tout aussi pertinente que celle des précédents ouvrages de cet auteur, permet ici de soutenir et d’alimenter le suspense tout en piquant notre curiosité à bon escient.

Alors… la mer, les risques que le policier va prendre, l’intelligence, la schizophrénie qui rôde, tout cela est dosé et très convaincant…
L’écriture, la narration, l’histoire nous emportent et c’est juste l’essentiel !
Une vraie réussite. Un vrai plaisir.

Anne-Marie Boisson 
(11/10/21)    



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Noir & polar








Actes Sud

Collection Actes Noirs
(Septembre 2021)
480 pages - 23

Version numérique
16,99


Traduit de l'espagnol
par Serge Mestre






Aro Sáinz de la Maza,
né à Barcelone en 1959, est éditeur et traducteur.










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