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Olivier SCHEFER


Un saut dans la nuit



François, le narrateur de ce court roman, est brusquement ramené quarante ans en arrière, au début des années 80, et se retrouve plongé dans les souvenirs et les émotions de l’enfance et de l’adolescence, à l’époque des vacances qu’il passait avec sa mère et ses sœurs en Haute-Garonne. Cette période a pris fin brutalement et les heureuses réminiscences des premières années sont assombries par les événements des derniers jours.

Tout commence avec un e-mail reçu par François. Jean a retrouvé sa trace sur internet et lui donne rendez-vous pour le mois suivant, un lundi, à Saint-Béat : « J’ai quelque chose pour toi. »
François accepte le rendez-vous et tout le roman se déroule entre ce message et leur rencontre.
« Qui peut résister à la belle et douloureuse tentation de revoir les lieux de sa jeunesse ? »

La maison familiale n’a toujours pas été vendue et la mère de François a été surprise lorsqu’il lui en a demandé la clé pour aller y passer un week-end. Elle ignore encore ce secret qui lie François à Jean et qui ne nous sera révélé qu’à la fin du roman.

Il arrive à la nuit tombée et parmi les émotions et les sensations qui attisent sa mémoire, il y a tout de suite le bruit de la Garonne qui traverse le village.
« On aurait dit qu'elle m'attendait, cette rivière, pour me hanter avec ses fantômes secrets. Le débit et la rumeur variaient selon la montée des eaux ; lorsque des pluies torrentielles s'abattaient sur les environs, ce qui arrivait chaque été avec les orages, le rythme était proprement infernal. [...] Elle roulait et grondait, puissante, sauvage, force intraitable de la nature. Se dire que depuis tout ce temps, elle n'avait pas cessé de couler une seule seconde, c'était vertigineux. »

Le lendemain matin, il retrouve son vélo « de grand », reçu pour ses quinze ans, « blanc crème, aux roues fines, avec plusieurs plateaux », et parvient à le remettre en état. Il peut alors repartir sur les chemins de l’enfance et des souvenirs…

Les rues du village, le bord de la Garonne, la chapelle, la carrière de marbre, le chemin aux mûres, mais aussi et surtout, la « ferme de Gesse ». « Ses volets d'un vert sombre étaient hermétiquement clos. Il n'y avait personne. Ni tracteur ni voiture. Pas plus de charrette pleine de foin. La crasse habituelle avait disparu tout comme ces longs sillons de bouses fraîches que les pneus dessinaient sur le sol quand on passait. Une pancarte "À vendre" était apposée sur la façade. » Jean était le fils Gesse et il habitait dans cette ferme avec ses parents et sa sœur Geneviève.

Les deux garçons avaient douze ans à leur première rencontre. Jean aidait son père pour certains travaux de la ferme mais il lui restait du temps libre pour jouer avec le petit Parisien. Beaucoup de lecteurs retrouveront avec plaisir les souvenirs des jeux d’été dans les champs et les bois, et cette sensation de liberté impossible à ressentir dans les grandes villes. Les deux étés suivants, ils se sont retrouvés et ont repris leurs vagabondages par monts et par vaux autour du village.

C’est à l’été 83 que les relations ont changé. Les garçons avaient quinze ans et Geneviève en avait dix-sept. Jean devait aider plus souvent à la ferme et Geneviève était plus disponible. François prenait conscience que Jean devenait un paysan et sa sœur une princesse.

« En passant devant la ferme, un beau matin, je les vis sortir tous les trois du bâtiment. Ignorant ma présence, Gesse poussait son fils comme s'il bousculait une de ses bêtes récalcitrantes. Jean maugréait, tête basse. Il était dans un de ses mauvais jours. Nous avions rendez-vous l'après-midi. Sur le tracteur, au côté de son père, il se retourna et nous regarda Geneviève et moi. Je croisai son regard, un peu froid, bizarrement dépourvu d'émotions, comme s'il considérait un étranger de passage. Ce regard m'atteint et fit vaciller quelque chose. Pour la première fois, je pris conscience que nous n'étions pas du même univers, nos familles ne se connaîtraient jamais, nous ne suivrions probablement pas le même destin professionnel. Nous avions évolué dans une bulle que je voyais éclater sous mes yeux, ce jour-là, un jour pourtant semblable à tant d'autres. Le tracteur disparut de l'autre côté de la route. »

La suite du roman revient sur les secrets de cet été 1983 qui a changé leurs relations et leurs vies et se termine avec le rendez-vous d’aujourd’hui où Jean a « quelque chose » pour François.

 Après une dizaine d’essais dont les Conversations silencieuses qui unissaient « l’art, la beauté et le chagrin », voici un très beau premier roman, mêlant nostalgie, tendresse et violence, et peignant avec délicatesse la nature et l’évolution des relations qui se tissent entre les êtres. Un grand plaisir de lecture. Un auteur à suivre…

Serge Cabrol 
(14/04/21)    



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Lectures







Olivier SCHEFER, Un saut dans la nuit
Arléa
(Mars 2021)
120 pages - 17














Olivier Schefer,
historien et philosophe, professeur d'esthétique à l’université, a déjà publié une dizaine de livres.






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