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Norbert SCHEUER


Les abeilles d’hiver


En Allemagne en 1944, tout près de la frontière belge dans la contrée d’Eifel dans l’Urftland, à Kall très précisément, vit Egidius Arimond, ancien professeur de latin et d’histoire révoqué par l’administration nazie pour épilepsie. Il ne doit d’avoir été stérilisé et non envoyé en établissement sanitaire pour être euthanasié comme tous les parasites ses semblables qu’à son frère aîné Alfons dont les exploits comme aviateur à la Luftwaffe l’ont jusqu’ici protégé. « Avec son tableau de chasse, Alfons est un héros du national-socialisme ; il est même passé une fois aux informations avec son escadron. » Grâce à ses relations avec un médecin militaire, celui-ci fournit aussi quand il le peut à Egidius des ordonnances pour qu’il puisse s’approvisionner en Phénobarbital et en Luminal pour calmer les crises qui régulièrement le saisissent et endommagent son cerveau quand les convulsions se prolongent ou s’aggravent faute de médicament.
Depuis qu’enseigner au lycée lui est interdit, il a repris l’activité d’apiculteur pratiquée auparavant par son père et son grand-père. Petit déjà les abeilles le passionnaient et il avait très vite retrouvé les gestes qu’il avait vu son père faire autrefois ou ceux qu’il lui avait enseignés avant qu’il ne parte faire ses études. Même si la vente de son miel suffit à peine à sa survie, l’homme est heureux de cette vie proche de la nature auprès de ses ruches auxquelles il consacre tout son temps avec soin, émerveillement et amour. « Je me demande ce que les abeilles me disent exactement de leur monde lorsqu’elles dansent sur leurs rayons dans l’obscurité de la ruche. »
En complément, il donne quelques cours particuliers à la bibliothèque municipale où il a ses habitudes. Il s’y est lancé dans des recherches sur son ancêtre, le moine bénédictin Ambrosius Arimond qui au XVe siècle, outre qu’il avait défroqué pour une femme, s’était aussi intéressé au miel comme conservateur et aux abeilles. « Mon père était persuadé que notre amour pour les femmes et les abeilles remontait à ces ancêtres et que nos colonies étaient les abeilles d’Ambrosius, des abeilles très spéciales, immortelles. » Mais cette bibliothèque est encore bien plus pour lui : dès la montée du nazisme il y a dispersé savamment ses livres personnels préférant les cacher au lieu de les brûler pour éviter d’être fusillé en cas de visite de la Gestapo, personne n’étant à l’abri d’une dénonciation ou d’un concours de circonstances défavorable. La suite des événements prouvera que malgré la situation de la vieille demeure familiale hors du bourg sur un chemin de montagne cette précaution était fort raisonnable. Enfin, à chaque visite, il vérifie qu’aucun message codé ne l’attend dans « un des volumes reliés en cuir de vache qui liste la quantité de minerai de plomb extrait et les salaires des ouvriers dans les années 1850-1888 » classé sur l’étagère sans que personne d’autre que lui ne l’ouvre jamais. C’est par ce subterfuge que « l’organisation » lui communique le jour, l’heure, l’endroit du rendez-vous et le nombre de clandestins juifs qu’il devra, en profitant du déplacement de ses ruches, exfiltrer hors d’Allemagne.  Cela fait plusieurs années que celui qui, comme son père décédé avant-guerre, déteste le régime nazi fait ainsi le « passeur de juifs » en Belgique plusieurs fois par an pour parvenir à se payer son traitement coûteux contre l’épilepsie. « Hier soir, j’ai discrètement subtilisé un des bigoudis de Maria (…) Ils conviennent parfaitement bien comme moyen de transport pour les reines et on peut facilement les attacher aux vêtements des fugitifs avec une épingle de sûreté. Pour chaque fugitif j’ai généralement besoin de quatre bigoudis que j’équipe d’une reine chacun (…) cela suffit pour couvrir tout le corps d’un bouquet d’abeilles comme une robe de perles sonores mordorées. »
À Kall, « il n’y a pratiquement plus que des femmes et des enfants, des fonctionnaires, des sentinelles, hormis les Polonais, les Russes et les Ukrainiens détenus qui travaillent dans la cimenterie, dans l’usine Zeiser ou dans les fermes des villages environnants ». Parfois, le soir, Egidius retrouve Samy, sa cousine qui tient l’auberge, Maria ou Anna. Les maris sont au front, la solitude est lourde et elles ont de l’affection pour ce garçon bien élevé, doux, discret et gentil. Franz, l’aîné de Maria qui se passionne pour les ruches, vient l’aider dès qu’il a du temps libre. Il veut tout apprendre pour en faire son métier plus tard et l’apiculteur qui apprécie sa compagnie, sa curiosité et son application semble heureux de cette opportunité de transmettre le savoir et les traditions des Arimond qui risqueraient fort de s’éteindre avec lui.  
« Les nouvelles de ceux qui sont tombés à la guerre n'en finissent plus (…) Une fois de plus, un de mes élèves est tombé, Friedrich, il n'avait pas dix-huit ans. On entend sonner le glas, il y a tellement d'enterrements qu'ils ne sont plus aussi solennels qu'au début de la guerre, ils sont trop nombreux. » Plusieurs mois que l’apiculteur n’a plus de nouvelles de son frère et pas d’ordonnance valide à présenter au pharmacien aussi cupide que nazi convaincu. En attendant, sa santé se détériore, les crises de plus en plus rapprochées et graves le font beaucoup souffrir et dégradent ses capacités de perception, de concentration et de mémoire à mesure qu’il rationne ses médicaments. Les avions ennemis survolent la région, « des bombardiers Martin-B26 Marauder, des bombardiers Lightning, Maryland et Lancaster. Je les reconnais à leur bruit de moteur (…) Ce sont de gros avions de chasse qui lâcheront leurs bombes au-dessus des villes et des installations industrielles de la Ruhr (…) Seule la lumière du soleil les fait parfois scintiller comme des étoiles argentées dans les interstices des nuages. »  Depuis, Kall regorge de réfugiés fuyant Cologne, Düsseldorf ou la Prusse-Orientale détruites par les bombes. Peu après, le front se rapproche.  « Tôt ce matin j’ai remarqué à l’horizon des traînées de feu en direction de la Belgique. Ce sont des grosses fusées à agrégats, des projectiles à combustible liquide armés d’ogives de mille kilos (…) l’arme miracle de Jupp [Hitler] avec laquelle il espère gagner la guerre. (…) Mon frère croit qu’un jour il sera possible d’aller sur la Lune avec de telles fusées. Mais leurs objectifs ne sont pas des planètes lointaines qu’elles seraient censées explorer, ce sont les grandes villes de Belgique, de France et d’Angleterre, où elles tuent des milliers de personnes d’un coup. » À la mi-juin, les avions ont lâché leurs premières bombes sur l’Urftland. Deux semaines plus tard, les alertes aériennes sont journalières et le pilonnage de la gare récurrent. La batterie anti-aérienne allemande s’est installée sur place, l’école est réquisitionnée pour les soldats ainsi que les chambres de l’auberge. La salle de danse de cette dernière est aussi transformée en infirmerie et sert d’hôpital militaire.
L’arrestation par la Gestapo de la bibliothécaire – même si « le bruit des attaques ne semble pas déranger les abeilles ; elles vivent dans un monde différent, apparemment pacifique, et ne s'intéressent pas à la guerre (...) Elles butinent comme si elles savaient qu'un hiver très froid les attend » – ajoute une dose supplémentaire d’angoisse à l’apiculteur dont les crises redoublent de puissance et de fréquence...

         Ce roman s’appuie sur le journal d’Egidius Arimond, rédigé entre janvier et mai 1945 et retrouvé par hasard dans une vieille ruche par un certain Franz des années plus tard. Celui-ci a été remis en main propre à l’écrivain, lui-même originaire de la région d’Eifel, pour « enfin écrire quelque chose de bien sur Kall et ainsi rendre justice à l’histoire ». Rien d’étonnant donc à ce que ce roman se présente également sous la forme d’un journal mélangeant un traité poétique d’apiculture, une chronique de la Seconde Guerre mondiale telle qu’elle pouvait être vécue à l’arrière dans la petite ville de Kall et le portrait au quotidien d’un homme ordinaire ayant par son rôle de passeur sauvé la vie de nombreux juifs et fait ainsi l’honneur de sa ville.

Le fait que le « héros » de cette histoire soit un épileptique considéré comme un rebut et un parasite par le régime nazi donc en danger permanent d’une part et un être fragilisé par une affection neurologique qui peut produire des hallucinations et des angoisses phobiques d’autre part, peut expliquer l’aspect hallucinatoire de ses visions en période de crise, le ton neutre, insensible et affectivement déconnecté lorsqu’il aperçoit des pendus, apprend la mort d’un de ses anciens élèves ou évoque les tortures qu’il a subies. Sa maladie a sévèrement empiré pendant cette période et si son intelligence ou ses capacités de raisonnement n’en sont pas affectées, on sent bien que sa perception du monde extérieur se brouille peu à peu. Sa passion pour les abeilles est son seul sentiment profond et l’exercice de son métier d’apiculteur son refuge et son équilibre. Comme son frère le pilote qui n’est animé que du seul plaisir de voler et qui semble trouver, fort paradoxalement, dans son avion de chasse l’apaisement d’échapper à l’attraction terrestre et à la guerre, lui, par son osmose avec ses « apis mellifera », préférant s’immerger dans l’infiniment petit, se sent en sécurité dans ce monde parallèle qu’il s’est créé et s’y soustrait de la barbarie ambiante. Les abeilles d’hiver lui fournissent une armure face au monde extérieur comme elles le font physiquement pour les fugitifs juifs qu’elles cachent au regard inquisiteur des nazis.
On ne saura pas ce qui, dans ce personnage qui introduit une dose d’irrationalité voire de magie dans cette sombre page d’Histoire, préexistait dans Egidius Arimond acteur de cette aventure, et ce qui relève du processus de création littéraire chargé de sens et particulièrement abouti de Norbert Scheuer, mais le lecteur n’oubliera pas de longtemps ce « juste » hors du commun derrière son apparente banalité, cet apiculteur troublant et fascinant.

Si l’organisation sociale collective des ruches et la nature en général telle que lui la perçoit viennent s’opposer symboliquement à celle du régime nazi qui dresse les uns contre les autres et ne produit que le malheur et la mort, l’image des avions survolant comme un essaim le village venue se superposer à celle des abeilles volant autour de la ruche crée un rapprochement surprenant entre guerre et nature à moins qu’il ne faille y voir un renvoi au positionnement singulier d’Alfons ou au lien qui unit les deux frères.

Cet unique narrateur nous fait traverser les époques (XVe siècle avec son ancêtre bénédictin, présent de la guerre vue de l’arrière, quotidien du héros, temps des saisons pour la nature et les abeilles) pour nous positionner dans une étrange atemporalité flirtant avec la métaphysique qui prend parfois les allures d’irréalité d’un conte. 
Tout le roman est là dans cette oscillation entre hier et aujourd’hui, entre Egidius et les abeilles, les autres et les fugitifs avec un effet de balancement qui contribue à nous installer dans cet univers mental ou tragiquement réaliste mais également confus en observateurs hypnotisés de la marche du monde, de la nature et de l’être humain.
Les avions sont ici très présents par le frère, par les bruits de moteurs et les silhouettes entraperçues lors du survol de l’Urftland, avec des descriptions techniques précises et des croquis émaillant le livre. Ce sont eux que l’on retrouve sur la superbe couverture du roman, survolant des cheminées dans une obscurité inquiétante, comme un écho inversé des abeilles volant dans la lumière. Une évocation fidèle à l’ambivalence de cet étrange récit.
Un long roman contemplatif, méditatif, étonnant, passionnant et envoûtant.

Dominique Baillon-Lalande 
(28/06/21)    



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Norbert  SCHEUER, Les abeilles d’hiver
Actes Sud

(Janvier 2021)
368 pages - 22,50


Traduit de l'allemand par
Marie-Claude AUGER



















Norbert Scheuer,
né en Allemagne en 1951, a publié plusieurs romans. Les abeilles d'hiver est le premier traduit en France.