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Timothée STANCULESCU

L’éblouissement des petites filles


À Cressac, Océane Thulliez a disparu, « volatilisée à la sortie du lycée, le dernier jour d’école ». Quand sa mère l’interroge à ce sujet, Justine agacée lui répondra laconiquement : « Si ça se trouve, elle a fait une fugue (…) Cette fille, elle traîne avec des mecs plus âgés ». L’adolescente de seize ans timide et sage que sa mère n’a pas vue grandir n’a effectivement fréquenté Océane qu’à ses six ans lors de son arrivée au village. Très vite celle que sa mère éduque selon les principes d’une classe moyenne rigide et peu progressive avait faussé compagnie à cette petite villageoise « un peu pauvre » dont le père qui « avait l’air d’un voyou » et la mère très jeune et « très maquillée » parlaient patois et vivaient dans une maison à peine propre. La bonne élève sérieuse avait effectivement peu à partager avec l’adolescente délurée que l’on voyait souvent avec des garçons en scooter ou à moto. Bref, Océane, qu’elle n’entrevoyait plus qu’au cours d’allemand sans lui adresser la parole, était connue au lycée pour être une fille « qui aimait les garçons » comme Justine l’expliquera plus tard aux policiers qui la considèrent, puisqu’elle est la seule de sa classe à habiter comme elle à Cressac, comme une témoin privilégiée. Devant leur insistance, elle finira par leur lâcher que ces derniers temps elle l’avait souvent croisée avec un gitan d’une vingtaine d’années qu’elle ne connaissait pas mais sur lequel Anne-Sophie, la meilleure amie de la disparue, pourrait peut-être leur en dire plus. Quelques jours passent, les parents effondrés ne croyant plus à une fugue diffusent partout des portraits de leur fille et adressent à tous des messages pathétiques relayés par la télé régionale qui couvre le fait divers. Portés par un élan de solidarité et une émotion collective, les habitants du village, sous la houlette de la mère de Justine, se livrent à une grande battue dans la campagne et la forêt environnantes. En vain. Pas la moindre trace d’Océane. Les médias nationaux, à l’affût de tout événement lors de cette période de vache maigre que sont pour eux les vacances, se saisissent de l’affaire.  Cette disparition deviendra ainsi le grand feuilleton de cet été caniculaire, suivi avec émoi par la communauté du « petit village sans histoires » endormi dans les champs de maïs et, avec une curiosité plus ou moins malsaine, bien au-delà.

La disparition d'Océane et la canicule plombent le village et chacun se replie chez lui. Justine voudrait fuir. Elle souffre en silence de l’absence de son père, « Ce n’est pas tellement un père, (...) un ami plus âgé, plus sage, qui me conseille mais qui est toujours loin » et de la pression que sa mère depuis leur divorce met sur elle. Alors elle se tait. Sa seule confidente c’est son amie Mathilde. Elles se sont connues en sixième mais ne fréquentent pas le même lycée. Heureusement la mère de Justine considérant Mathilde et sa famille avec bienveillance laisse sa fille dormir en ville chez « sa sœur de cœur » quand elle le demande. Dans ce tandem apparemment solide mais quelque peu déséquilibré, Mathilde, sociable et pleine d’assurance est la meneuse. Justine, la timide qui l’admire et l’aime sans réserve la suit avec une confiance absolue. Mais cela fait quelques mois, depuis la première histoire d’amour de Justine avortée suite à une intervention quelque peu obscure de Mathilde et surtout depuis que cette dernière vit un grand amour avec Quentin, que leur relation se distend. « Comment font-elles toutes les autres pour trouver quelqu’un » se demande Justine la solitaire complexée par un corps encore adolescent aux « seins minuscules » ? C’est alors que Thierry Vedel, un quarantenaire venu s’installer au village chez sa sœur juste avant la disparition d’Océane et employé par la mère de Justine bloquée par une sciatique pour s’occuper du jardin, entre en jeu. Cette apparition va éblouir l’adolescente et faire basculer son été dans une autre dimension. De ce profond émoi et de ce désir obsessionnel ressenti pour ce bel inconnu dont elle ne sait presque rien, de ce prince charmant objet de tous ses projets et ses fantasmes, l’adolescente va remplir ses pensées et ses journées. Est-il aussi aimable qu’il le paraît et répondra-t-il à ses rêves et ses désirs ?   

 

           Dans L’éblouissement des petites filles deux histoires s’entremêlent : celle de la disparition d’Océane, nimbée d’un mystère entretenu avec suspense par l’autrice puisque la police n’élucidera cette affaire qu’à la fin du roman, et celle de Justine dont on suit au quotidien l’initiation sentimentale et sexuelle durant cet été plombé par l’émotion collective, la fin d’une amitié fusionnelle et la solitude avant que l’amour et le désir n’entrent en scène dans le sillage du jardinier.

Océane, la « fille qui aime les garçons » avait pris un peu d’avance sur elle et le lecteur sent bien que le jugement moral que l’éducation de Justine pousse à porter sur cette fille délurée n’exclut pas une certaine envie et presque une admiration. Elle est d’ailleurs persuadée à l’annonce de sa disparition qu’il s’agit d’une fugue. Serait-ce parce qu’elle-même ne rêve que de ce futur proche où étudiante elle pourra enfin fuir ce village perdu qu’elle déteste ? La disparition d’Océane, outre que le parallélisme des deux histoires nourrit réciproquement le personnage de l’une et de l’autre par un jeu des ressemblances-dissemblances, est aussi pour l’autrice l’occasion d’analyser les répercussions qu’un drame provoque non seulement chez ceux qui y sont directement confrontés mais aussi chez ceux qui ne connaissaient pas ou à peine la victime. La façon dont ce tragique fait-divers fait écho personnellement chez la mère de Justine (comme probablement chez les téléspectatrices qui le suivent sur leur écran), l’empathie soudaine que celle-ci ressent en tant que mère pour la mère de la victime et l’angoisse que cela lui renvoie quant à la vulnérabilité de sa propre fille, mais aussi cette stupeur et cette peur saisissant en une seule journée toute la communauté du village avec pour effet paradoxal le repli de chacun chez soi et la participation collective à des actions solidaires organisées en soutien à la famille d’Océane, introduisent dans le récit une réflexion périphérique inattendue, pertinente et extrêmement intéressante.

En contrepoint à l’enlèvement et à son impact sur tous, cet été caniculaire à Cressac qui s’annonçait pour Justine interminable et d’un ennui insupportable va finalement lui ouvrir, à travers une succession d’expériences et de découvertes plus ou moins heureuses, les portes vers l’âge adulte. C’est sur une Justine grandie, mûrie, réconciliée avec son corps et elle-même, portant sur ce qui l’entoure et les autres un regard plus ouvert, que le roman se terminera. Le titre de ce premier roman de Timothée Stanculescu ne pouvait être mieux choisi. C’est bien une appétence presque solaire pour la vie, vécue avec intensité et éblouissement, qui unit dans un même élan, quels que soient leur caractère, leur rythme et l’itinéraire qu’elles ont choisi, toutes ces petites filles impatientes qui se rêvent déjà femmes. La précision et la sensualité de l’écriture nous restitue cette attente et ce désir fiévreux de s’affranchir des contraintes et de sauter le pas au plus près de leurs ressentis, leurs doutes et leur exaltation, avec autant de justesse que de bienveillance. Le fait que l’autrice trentenaire ait replongé dans ses journaux intimes d’adolescente pour nourrir ses personnages de l’intérieur et pas seulement à l’aune de l’adulte qu’elle est devenue, ajoute aux confidences que Justine nous livre au fil des jours une profondeur, une authenticité et une émotion qui ne peuvent laisser les lectrices indifférentes.

C’est aussi le portrait de la France rurale et de sa jeunesse marginalisée que Timothée Stanculescu nous offre ici. Une jeunesse qui étouffe dans cet espace réduit où chacun surveille l’autre, que l’ennui tue à petit feu, qui se sent prisonnière et exclue de la vie moderne et active des villes puisque aucun transport public ne lui permet de s’y rendre sans recours parental pour étudier au lycée, avoir une pratique sportive ou culturelle, s’y distraire ou y voir des amis. Le choix d’un village isolé, morne et figé dans l’immobilité pour installer cette double histoire contribue beaucoup à l’atmosphère intemporelle de L’éblouissement des petites filles. L’autrice fait sur Cressac un arrêt sur image, captant le village assoupi et écrasé par la chaleur au moment où le drame vient le réveiller et le rendre soudain visible aux autres. C’est un décor déserté, un lieu perdu au milieu de nulle part, englouti dans un silence pesant, qu’elle installe sous nos yeux pour que dans ce huis clos angoissant les esprits s’échauffent. L’aspect cinématographique est évident et dans cet écrin chaque journée prend une intensité trouble et singulière qui vient renforcer la trame narrative.       

Ce premier roman d’une jeune scénariste est une belle réussite. Ce passage des petites filles à l’âge adulte où les émotions s’exacerbent, où l’ennui, la crainte et les désirs s’entrechoquent, où l’on passe en un instant du désespoir le plus sombre au bonheur absolu, a rarement été restitué avec autant de justesse et de délicatesse.
L’éblouissement des petites filles est un livre fort et troublant qui devrait trouver un écho certain chez les adolescentes, mais aussi auprès de celles chez qui elle n’est plus qu’un souvenir mais qui devraient être sensibles à la sensualité et à la douce nostalgie qui avec discrétion s’en dégage.     

Dominique Baillon-Lalande 
(02/11/21)    



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Flammarion

(Août 2021)
368 pages 19

Version numérique
13,99


















Timothée Stanculescu
est scénariste. LÉblouissement des petites filles est son premier roman.