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Pajtim STATOVCI


La traversée


Bujar et son ami Agim sont nés et ont grandi à Tirana en Albanie dans un pays soudainement passé d’une dictature communiste au chaos. On est en 1990, les deux adolescents ont à peine un an d’écart, sont voisins, étudient dans le même établissement et, même si le père de Bujar a toujours été admiratif et fidèle à Enver Hoxha alors que celui de son ami ne voit en lui qu’un fou paranoïaque et sanguinaire, ils ne se quittent pas du lever au dîner. L'Albanie qui ne semble rien comprendre aux mouvements qui agitent le bloc communiste refuse de faire des réformes alors que le mécontentement s'accroît dans la population, l’économie est au plus bas et la faim ravage le pays. Cinq mille albanais fuient pour la Grèce ou l’Italie. « Des familles entières abandonnaient leur foyer et s’entassaient sans autorisation dans les cours des ambassades dans l’espoir d’obtenir un visa pour l’étranger. (…) Les enfants des quartiers se répandaient dans les rues et vendaient tout ce que leur famille possédait, des filles sans doute pas plus âgées que moi sillonnaient les artères fréquentées et l’entrée des hôtels, elles se vendaient pour de l’argent et là nous avions fini par comprendre combien nous étions pauvres, combien le pays entier était pauvre, comment l’Albanie entière était considérée comme le point noir de l’Europe, un endroit surréaliste privé de cap et de sens. »
Quand le père de Bujar, un homme dur et autoritaire qui avait quitté le Kosovo pour l’Albanie une fois son diplôme de gestion obtenu, y avait rencontré son épouse et fait sa vie, apprend qu’un cancer trop tard dépisté le condamnait à court terme, l’effondrement de la famille se superpose à celui du pays. Bujar a alors quatorze ans et Ana, sa sœur, quelques années de plus. Après une douloureuse agonie qui laisse la mère et les deux enfants effondrés et démunis, tous se rendent selon les désirs du défunt au Kosovo pour qu’il soit enterré dans son village d’origine selon les rites de la religion qu’il ne pratiquait pas mais qui avait toujours été ceux de sa famille. Le frère se montra digne de sa confiance mais, bien qu’il se soit toujours montré soucieux d’accueillir au mieux cette femme et ces deux enfants non musulmans qu’il ne connaissait pas, ces derniers repartirent dès les quarante jours de deuil passé, à Tirana se promettant de ne jamais remettre les pieds à Pristina.   
À leur retour, l’Albanie est plus que jamais ravagée par la misère et le désordre et la mère en dépression ne quitte plus la chambre. « Nous étions tellement abîmés par ce qui nous était arrivé que (…) nous ne faisions pas un geste pour nous remettre à vivre. À un instant tu respires et tu parles et le suivant te voilà macérant dans la terre froide, incapable de bouger et de produire des pensées. » Ses deux enfants ne doivent leur survie qu’aux parents d’Agim et c’est alors que tout se précipite : Agim, d’apparence androgyne qui se sent alternativement en accord ou non avec son état civil de garçon se fait surprendre par ses parents dans la chambre de sa mère revêtu et paré en femme et Ana disparaît sans que jamais Bujar ne sache si elle a fait une fugue, a été enlevée par un réseau de prostitution pour travailler en Europe ou par des voleurs d’organes. Fuguant de chez lui après avoir été battu, Agim parvient à convaincre son ami de l’accompagner à Tirana. Toujours habité par les histoires nourries des mythes virils et triomphants de l'identité albanaise que lui racontait son père, Bujar, désormais seul et livré à lui-même suit son ami. Bujar et Agim, quinze ans pour l’un et seize pour l’autre, survivent quelque temps dans les rues de Tirana puis espèrent un sort plus clément dans le port de Durres. Les difficultés du quotidien, la pauvreté extrême, le froid de la nuit et la faim, la mendicité ou les petits boulots durs et mal payés, les vols ou trafics divers non sans dangers, les diverses agressions physiques dont ils sont régulièrement l’objet, n’ont fait que renforcer leur proximité et les convaincre de franchir à leurs risques et périls l’Adriatique pour gagner l’Italie. « L’Europe était notre Amérique, tout le monde voulait être européen (...) se tenir de l’autre côté de la frontière invisible mais infranchissable (…) Les Italiens semblaient bien nous aimer au début(…) Mais quand les journaux ont commencé à parler des petits délits, des braquages et des vols dans les magasins commis par les Albanais, leur attitude a changé (…) On disait que les Albanais venaient en Italie pour trouver du travail et une vie meilleure, pas l’asile (…) et moi je me demandais en quoi la pauvreté n’était pas un motif valable de quitter un pays pour un autre (…) tout le monde ne mérite-t-il pas d’avoir un travail suffisamment payé pour pouvoir vivre ? »

Après avoir obtenu le statut de réfugié en Italie pour persécutions dues à ses orientations sexuelles, Bujar se réinvente au gré des rencontres, tantôt homme tantôt femme, allemand ou italien qu’importe mais jamais albanais, enchaînant trafics à la sauvette, ménages dans des ateliers clandestins, jobs d'hôtesse d'accueil, chauffeur de bus ou plongeur dans des bars. La discrimination, la violence, l’obligation de sans cesse expliquer d’où il vient et comment et pourquoi il est là n’a jamais cessé. Alors Bujar, femme dans un atelier d’écriture à Berlin, acteur ayant interprété le rôle d’un homme qui voulait devenir femme à Madrid pour New-York, échappant de peu à une tentative de suicide à Rome ou successivement orphelin italien traumatisé qui a oublié sa langue d’origine puis transgenre né garçon en 1975 à Istanbul de parents chrétiens à Helsinki, se travestit. Mais à chaque fois un épisode violent, coups assénés par un homme trompé sur son sexe à Berlin ou bagarre avec une compagne qui découvre sa transsexualité par hasard, vient clore brutalement ces parenthèses d’accalmie et le rejette à la rue. Il lui faut à nouveau fuir, chercher un ailleurs, s’exiler plus loin. La quête de Bujar sera longue et mouvementée... « Le monde veut voir l’image d’une personne que sa réussite rend souriante et radieuse (…) C’est d’elle qu’il veut entendre parler, le vainqueur qui a abattu tous les murs qui se dressaient sur son chemin, l’immigré clandestin qui est devenu médecin, le sans-abri qui s’est pris en main et s’est trouvé un appart et un boulot. Ce sont ces infos-là qui font que les gens ouvrent un journal, qui font que tu réessaies encore et encore, (...) que tu en veux toujours plus et plus, pour qu’un jour tu puisses le voir – le sommet, le monde entier que tu tiens comme une bille dans ta main – avant qu’il ne faille tout recommencer. »

                  Dans La traversée, de passeurs escrocs, de voyages périlleux ou de camps de réfugiés il ne sera que peu question, c’est l’exil qui intéresse Pajtim Statovci. Ce roman qui se déroule de façon non chronologique de 1990 à 2003 (la mention d’une date et d’un lieu en préambule vient fort heureusement aider le lecteur à s’y retrouver) s’ouvre à Rome en 1998 sur la tentative de suicide du narrateur pour se construire comme un puzzle complexe mettant en scène l’errance du personnage,  la réalité de l’exil, la difficulté qu’il y a de repartir à chaque fois de zéro, de se confronter à un nouveau pays, s’y faire accepter, en apprendre la langue et la culture. Les récits populaires toujours dédiés à la grandeur mythique d’une Albanie conjuguée au passé qui traversent le livre percutent dès lors avec brutalité l’image que ce pays oublié ou méprisé trouve unanimement hors de ses frontières. De son côté, le regard d’ethnologue que porte le narrateur sur chacun des pays où il s’est réfugié, s’il n’est dénué ni de pertinence (racisme des Américains, égocentrisme prétentieux des Finlandais, Italiens querelleurs, Allemand sérieux et distants…), ni d’humour, n’est guère plus approfondi ni plus  indulgent. Pourtant, à chaque étape Bujar, curieux des autres par nature, fait, en fille ou en garçon, de belles rencontres qui équilibrent en partie la violence sociale et la discrimination auxquelles il est régulièrement confronté.Ce qu’illustre ce récit ce sont les mécanismes de l’appartenance et de l’exclusion dans nos sociétés que ce soit à travers l’identité nationale ou sexuelle avec au second plan la question de la vérité et des masques que chacun peut être contraint à adopter pour sa survie. Cette dernière renvoie aussi indirectement à la frontière fluctuante entre réalité et fiction qui se joue également à l’intérieur de ce roman cpmme dans de nombreux autres.

L’identité du narrateur qui s’exprime toujours à la première personne, probablement Bujar pour la majorité du temps, n’est jamais strictement définie laissant le lecteur dans la confusion à partir du moment où Agim semble avoir disparu sans laisser de trace. C’est que ce narrateur, ce « menteur pathologique » comme le définit l’auteur, représente de fait bien plus que lui-même et son destin pour se doubler de celui de son ami Agim mais aussi de tous les autres réfugiés à la quête improbable d’un endroit où trouver place et vivre mieux. Bujar adapte-t-il son discours à son interlocuteur pour séduire ces étrangers qu’il aborde et en être accepté ou se crée-t-il à chaque fois une nouvelle personnalité par méfiance, soucieux de préserver entre eux et lui la distance nécessaire pour ne pas rouvrir ses anciennes blessures ? Dans ce "je" collectif, on pourrait aussi entrevoir un écho à la biographie familiale de l’écrivain né au Kosovo dont les parents ont émigré en Finlande dans ses toutes premières années.

Si l’ambivalence, le brouillage et l’inconfort sont ici de règle, j’y ai vu pour ma part comme une magistrale traduction de la confusion des sentiments du narrateur, de la violence ordinaire et désordonnée des situations, bref de toute la complexité de la nature humaine. L’idée d’envisager la réalité du "choc" migratoire simultanément du côté des migrants et de celui des différents autochtones à travers une palette d’expériences multiples et variées permet à l’auteur à la fois une généralisation des processus et une focalisation sur son sujet premier, l’être humain, et cela de façon sensible au-delà de toute analyse formelle sociologique, philosophique, politique ou économique. C’est dans ce jeu duel entre extérieur et intérieur, par ce positionnement décalé et exempt de tout jeu émotionnel et bien évidemment grâce à une parfaite adéquation entre l’histoire de Bujar et la façon dont Pajtim Statovci la met en forme, que ce roman puise son étrangeté, sa profondeur, sa force et sa modernité.

Outre l’occasion de découvrir l’Histoire et la réalité socio-politique de l’Albanie assez mal connues ici, les diverses pérégrinations de Bujar à travers le monde nous offrent aussi un aperçu culturel des villes où il s’est installé un temps et surtout un état des lieux assez précis du traitement que les populations LGBTQ+ y trouvent.  

C’est sans empathie ni jugement pour ses personnages qui conservent toujours une part de mystère mais auxquels le lecteur finit par s’attacher, gravement mais sans pathos, que Pajtim Statovci, aborde l’actualité brûlante de ces millions d’êtres humains qui à travers le monde, contraints par la faim, la guerre, la persécution ou le dérèglement climatique, quittent leur pays pour un autre. Mais, si l’exil est au cœur du livre, la question de l’identité liée au genre ou à la culture d’origine qui en est le deuxième pivot, apporte au roman une dimension à la fois plus intime et plus universelle. Qui suis-je, comment trouver ma place et survivre dans un monde violent où chacun vit replié sur lui-même autant par peur que pour préserver ses intérêts immédiats ? Peut-on et comment imaginer un vivre ensemble harmonieux et respectueux de tous ? Ces interrogations demeurent mais ont le mérite d’avoir été prononcées ici.   
Un roman brut, complexe, inventif, poignant et troublant.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/06/21)    



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Pajtim STATOVCI, La traversée
Buchet-Chastel

(Janvier 2021)
272 pages - 21 €


Traduit du finnois par
Claire Saint-Germain













Pajtim Statovci,
né au Kosovo en 1990,
a émigré deux ans plus tard en Finlande avec sa famille. Professeur de littérature comparée à l’université d’Helsinki, il est l’auteur de trois romans.