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Sylvie GERMAIN


Brèves de solitude



Un square. Ils seront sept à se croiser, s’observer en douce, se juger parfois. Huit si on y ajoute cette silhouette noire en haillons avachie sur un banc devant laquelle tous détournent le regard.
Il y a Joséphine accrochée à son cabas en plastique multicolore et aux grilles de mots croisés qui la sauvent de l’ennui. Veuve depuis vingt ans, la vieille râleuse ne supporte ni les enfants bruyants ni les femmes de couleur qui les gardent lorsque leurs parents travaillent. « C’est le nombre de ces étrangers qui la chiffonne, beaucoup trop grand, de plus en plus. Ça change l’atmosphère du lieu, ça bouscule trop ses habitudes, déjà que la voracité immobilière a défiguré son quartier... » Son jugement n’est pas plus amène sur l’ara aux mèches arc-en-ciel taillées n’importe comment du banc d’à côté dont elle ne parvient pas à deviner si c’est une fille ou un garçon.
L’androgyne colorée c’est Anaïs. Créative, dotée d’un odorat très développé, elle se passionne pour le parfum et s’applique, en cet instant, à lire sur sa tablette un article qu’elle peine à comprendre sur « la pyramide olfactive de la pensée » de Jean Carles. À travers les odeurs, « l’auteur évoque l’idée de l’infini qui nous vient à l’esprit, se référant à des philosophes et des poètes dont Anaïs ignore tout, à part Descartes dont elle a entendu parler lors des quelques cours de philosophie qu’elle a suivis au lycée, et citant des phrases si étranges qu’elles sont incompréhensibles ». Agacée par le regard insistant de deux hommes assis plus loin, elle déclare provisoirement forfait et s’en va.
Xavier est l’un d’eux. Autrefois professeur d’art plastique, il s’est mis à son compte depuis le suicide d’un élève, « un oiseau d’or et de lumière », victime d’un harcèlement collectif. « Il est arrivé un matin, à l’heure de la récréation, revêtu de sa robe, chaussé d’escarpins vernis assortis, le visage maquillé. Il a traversé la cour d’un pas souple et nonchalant, ignorant les exclamations, les quolibets, les rires et les sifflets qui ont fusé en crescendo autour de lui. Il est entré dans le bâtiment central, a gravi les escaliers jusqu’au dernier étage, est entrée dans une salle, a ouvert une fenêtre et s’est hissé sur son rebord. En bas le silence est tombé d’un coup. [...] Lissi a sauté, bras tendus, le front levé. […Xavier] a vu là-haut une forme humaine toute ruisselante d’un jaune qui oscillait entre le bouton d’or, le miel et le safran selon la lumière et les mouvements de la robe doucement agitée par le vent. [...] Il ne s’est jamais pardonné de n’avoir rien vu venir. »   
Joséphine, considérant que cet homme qui ne quittait sa lecture que pour écrire dans un carnet avait le bon profil pour l’aider à finir sa grille, accoste Guillaume. Après avoir trouvé l’un des deux mots qui manquaient à la grille de la vieille femme, celui-ci s’était replongé dans sa lecture de l’Apocalypse de Jean qu’il pastiche à défaut de trouver son propre élan littéraire. Quand il lève les yeux, il s’interroge sur le contenu de ce petit carton qu’un homme caresse des yeux. « Un hamster, un oiseau blessé, un bonnet, une tarte aux fruits, un revolver, une quiche, une paire de gants ou de chaussettes, un objet précieux ? »
Ce ne sont de fait que les pâtisseries que Serge a achetées pour sa mère. C’est le seul plaisir qui reste à celle qui ne le reconnaît plus mais attend avec une gourmandise enfantine sa venue. Pour des raisons sanitaires, l’entrée de l’Ehpad vient de lui être refusée, lui laissant son carton sur les bras. Désarmé, il s’inquiète pour la « très vieille petite fille drôle et insupportable, naïve et capricieuse, tendre et brutale tour à tour, idiote et rusée tout à la fois et surtout follement oublieuse ».  
Non loin, Magalie, profite du soleil. Après un lourd traitement contre le cancer qui l’a coupée du monde, elle profite avec avidité de tout ce qui s’offre dans l’instant : le rire d’un enfant, le soleil, le vent dans les feuilles, la lumière. Bientôt elle pourra retourner au travail, aller à Helsinki visiter sa fille et ses petits-enfants, sortir au cinéma, s’attarder aux terrasses des cafés avec ses amies et retrouver la joie et le plaisir du corps des hommes. C’est une femme vivante et libre.
Sur le dernier banc, la vieille Madame Georges et sa jeune assistante de vie (Stella) ressemblent à des statues, immobiles et silencieuses et le petit Emile, fan de football, shoote avec fougue dans son ballon et finit par l’envoyer dans les buissons. C’est terrorisé par « un diable tout noir avec des yeux tout rouges » entraperçu dans la verdure qu’il reviendra vers sa mère. Ce diable n’est autre qu’un clandestin venu d’Afrique, épuisé, sale, affamé qui, après avoir guetté de son banc les restes de nourriture abandonnée, s’est caché dans la verdure pour dormir. « Tous les sens sont à la fois à vif et en suspens [...] Il est celui qui voit l’aubaine et la saisit. » « Les regards que les gens posent sur lui le paniquent, dans la plupart il voit une simple et implacable indifférence, parfois de la méfiance, ou carrément de l’animosité. »      
Ici et là, on s’interroge déjà sur ce virus chinois dont on a vaguement entendu parler, se demandant s’il faudrait faire des provisions et si ce Noir mal en point affalé sur le banc n’en serait pas porteur.

Quelques jours plus tard, le confinement est proclamé, les parcs publics fermés et les huit personnages observés dans le square sont consignés, comme tous, à demeure. Parfois, à distance réglementaire des autres, ils se cachent derrière un masque pour sortir le chien ou se dégourdir les jambes dans le périmètre autorisé. Dans le confinement tout s’exacerbe et cette mise entre parenthèses renvoie inéluctablement chacun à sa vie intérieure, vide, riche ou chaotique, à ses souvenirs heureux et malheureux, à ses choix, à ses rêves et ses blessures d’enfant, à ses frustrations, ses regrets et ses peurs. Un voyage initiatique rude mais parfois bénéfique dont certains ressortiront grandis ou plus forts.
On retrouvera alors dans leur intimité, chacun des personnages. Emile (fier de son prénom Emir et agacé par ceux qui font la confusion) reste seul avec son père. Sa mère infirmière ne quitte plus l’hôpital. Elle lui manque, il ne peut même plus jouer au ballon et il ne comprend rien à la situation. « C’est le monde qui est bizarre, les adultes, la vie, les choses. Soudain, tout est à l’arrêt, tous les gens s’enferment, et quand ils sortent c’est sans nez ni bouche qu’ils cachent sous un masque. On dirait qu’ils sont tous blessés, qu’on leur a mis un gros pansement sur la moitié du visage. »
Xavier, seul dans son appartement son amie étant bloquée chez ses parents en Irlande, en profite pour réaliser avec ce papier toilette que les gens se sont hystériquement disputé la veille du confinement une œuvre militante contre la déforestation qu’il accrochera sur la rambarde de son balcon. Un geste qui déliera la langue de ces voisins comme le quadragénaire désinvolte de l’étage du dessus que l’isolement rend nerveux voire violent avec sa femme, la fillette de ses voisins de gauche qui du balcon l’interroge sur sa « procession d’arbres » et demandera à suivre des cours de dessin avec lui, ou Jules, l’adolescent timide et anxieux de l’appartement de droite qui sollicite son aide en anglais. « Jules est soucieux, et son inquiétude est à tiroirs multiples, il redoute l’avenir tant pour ses parents que pour lui-même, tant pour la société que pour l’ensemble de la planète, tant pour les humains que pour les animaux. [...] il aimerait être rassuré, mais non par des mensonges, des propos vagues. Xavier peine à trouver des paroles qui ne soient ni alarmistes ni lénifiantes ou explicatives à bon compte. »
Pour les autres, entre Stella et Madame Georges le confinement va briser la glace. Guillaume qui n’a pas suivi sa compagne partie loin de Paris avec ses enfants, a décidé d’écrire son Odyssée. Anaïs cloîtrée dans sa chambre de bonne exiguë vient d’apprendre par téléphone que son amant la quittait. Magalie, grâce à sa « pugnace envie de vivre » et son humour saura prendre patience et si Fania, dans son Ehpad, s’est laissé mourir, Serge trouvera un soutien inattendu face à la douleur de la perte, de l’adieu empêché et de l’enterrement bâclé. Joséphine défaite devra son salut à sa concierge portugaise, à la lune et à Dürer. En effet, pendant le confinement, la lune « pleine et au périgée de son orbite, c’est-à-dire au plus près de la terre » fera la une des médias, offrant à la population un divertissement à domicile. L’intensité de cette apparition, porte ouverte sur l’infini et son mystère, s’imposera comme un moment d’intense d’émotion et d’émerveillement. « Le voleur a tout pris sauf la lune à la fenêtre. » (Ryokan). Cette « super-lune » sera le fil conducteur de cette deuxième partie comme le clandestin l’était dans la première.    

           La pandémie et le Coronavirus (décliné par Sylvie Germain de façon ludique sous les noms de Coronagugusse, Coronaritute, Coronagibus, Coronabrutus, Coronacrésus, Coronaopus...) n’est pas le sujet de ces Brèves de solitude, ni même ce confinement qui fait contexte dans la seconde partie du livre. Ce qui se dévoile dans cette improvisation autour de l’actualité sanitaire, à travers quatre femmes, trois hommes, un enfant et le clandestin, et ceux avec lesquels ils sont en interaction lors de cet isolement c’est l’être humain, sa solitude, ses préjugés, ses masques mais aussi sa vulnérabilité et ses failles, pris sous les projecteurs dans le parc puis condamné à une réclusion qui oblige chacun à se retrouver face à lui-même sans masque ni possibilité de fuite ou de falsification. De cette fresque humaine en deux tableaux, cette ronde à deux temps qui, si on y ajoute les personnages secondaires, représente toutes les catégories d’âges et de statuts de la société, ne se dégage aucun héros mais des quidams croqués dans le plus banal des quotidiens souvent par des détails apparemment insignifiants mais révélateurs de leur identité profonde. On n’y trouve ni bons ni méchants mais des individus pétris de contradictions, de doutes et de blessures enfouies qui s’arrangent avec eux-mêmes pour se tenir debout et donner le change. L’opposition entre la première partie où les personnages s’affichent comme ils veulent se voir ou paraître aux yeux des autres et la deuxième où ils se retrouvent nus face à leur miroir (objet apparaissant plusieurs fois dans le récit) amène parfois le lecteur à des surprises et illustre parfaitement la complexité de l’âme humaine. 

Le clandestin ici a une place à part sous plusieurs aspects : contrairement aux autres personnages il n’apparaît que dans la première partie puis revient conclure. À peine esquissé, il est sans prénom puisque successivement nommé d’un terme générique (l’individu, le bizarre, le pathétique, l’importun, l’égaré, le semblable, le quelconque, l’indéfini) comme pour incarnercelui qui n’a plus rien, ni pays ni identité, et qui se trouve positionné en marge, en dehors du jeu social. L’auteure, en écho à sa réalité de jeune clandestin, le définit en creux, par le regard des autres donc de l’extérieur, illustrant ainsi sa non-appartenance et son exclusion comme le traduisent les derniers mots du roman : « Il est l’épave d’un rêve étranger, le reste d’un homme qui se consume. Une évanescence dans le peuple des ombres. »

Cependant, si la plupart des thèmes ici abordés (harcèlement, violence conjugale, réseau de prostitution, relation parent/enfant) se trouvent rattachés à un récit en particulier et incarnés par un unique personnage, certains reviennent à plusieurs reprises de façon transversale dans le roman. Ainsi l’exil et les migrations par le biais des origines familiales (espagnole, russe, hongroise, lituanienne, portugaise, lettonne) des habitants du quartier sur une ou plusieurs générations, la question du genre ou de l’homosexualité, la nécessité de l’art et la beauté, les élans de générosité ou de tendresse venus du plus profond des individus et les surprenant parfois eux-mêmes. Cela crée un véritable équilibre entre négatif et positif, noirceur et lumière, semblable à cette apparition de la super-lune qui un instant semble réconcilier les hommes confinés avec l’univers. Dans le même esprit, Sylvie Germain aime doter ses personnages d’humour pour contrecarrer la nostalgie et l’angoisse ambiantes.        

C’est avec bienveillance que Sylvie Germain regarde ses personnages et les dépeint. La galerie de portraits est émouvante, la fresque sociale riche et diversifiée, les images sont souvent d’une troublante beauté et une étonnante profondeur se dégage de ces brèves où tout n’est pourtant que suggéré, avec pudeur, respect et délicatesse. Un livre fort, magnifiquement écrit, farouchement positif qui sait conserver une part de mystère.

Dominique Baillon-Lalande 
(08/04/21)    



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Albin Michel

(Janvier 2021)
224 pages - 18,90

Version numérique
12,99











Sylvie Germain,
née en 1954, a déjà publié plus de trente livres et obtenu de nombreux prix littéraires dont le Femina en 1989 pour Jours de colère et le Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus. En 2013, elle a été élue à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique au fauteuil de Dominique Rolin.

Bio-bibliographie sur
Wikipédia




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