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Colin THIBERT


Mon frère, ce zéro



Canard, qui a tâté de l’hôpital psychiatrique dans sa prime jeunesse (ce que bien évidemment ses compères ignorent) travaille en cuisine à la luxueuse maison de repos Les cyprès. Jean-Jacques, issu de la classe moyenne, a grenouillé dans l’extrême gauche lors de vagues études avant de devenir apiculteur et militant anti OGM. Il vient de se faire jeter à la rue par Birgit, sa compagne danoise qui l’entretenait et l’hébergeait depuis plus de vingt ans dans le Mas qu’elle avait acheté pour eux. Antoine, modeste et discret, ouvrier militant syndical puis chômeur écolo se débrouille dans sa caravane avec le RSA. Les trois bras cassés ont décidé de provoquer la chance pour se refaire. Ils ont un plan lucratif sans arme, sans violence et sans risque : enlever Julien, résidant des Cyprès, frère jumeau du magnat de la finance et de la presse Thibault Dastry.  En dehors de ses crises d’angoisse qui se gèrent à coups de piqûres d’anxiolytiques, celui dont tout le monde ignore l’existence est doux comme un agneau. De plus, cet handicapé mental interné là depuis son adolescence n’a aucune compréhension du monde extérieur ce qui le rend facile à manipuler et à impressionner. Se servir de ce sosie qui a la maturité d’un gamin de six ans dans un corps d’un soixantenaire pour alléger l’un des comptes en Suisse d’un puissant milliardaire peut sembler a priori facile aux gaillards dans la dèche, juste et presque « moral ». Le problème viendra des trois branquignols eux-mêmes : Canard se montre vite incapable de gérer ses pulsions violentes en cas de stress ; Jean-Jacques, le plus vieux d’entre eux, se montre méprisant avec ses comparses, joue le chef et s’est attiré la méfiance de Canard ; Antoine joue les médiateurs et tente de calmer le jeu passant pour une chiffe molle. Alors, quand Julien se montre moins docile et plus agité donc plus repérable que Canard qui joue l’infirmier et le gave en permanence de calmants volés aux Cyprès ne l’avait présumé, que la vieille Daimler achetée par Jean-Jacques au rabais à une vieille comtesse tombe en panne près de la frontière, les trois bras cassés se rejettent mutuellement la faute et l’ambiance devient pesante et électrique. Pourtant le but est proche, Genève est à deux pas et il va falloir faire vite car la police ne va pas tarder à être à leurs trousses. Effectivement Yolande, la jeune capitaine flanquée de Rostopchine, ancien agent secret devenu garde du corps et assistant du milliardaire, gagnent du terrain en toute discrétion mais non sans savoir-faire et avec des moyens illimités. Un certain Guetard, détective privé, informé par hasard de ce qui se tramait par un de ses clients est décidé à filer le train de ces truands à la petite semaine en guettant patiemment leur premier faux pas pour reprendre l’affaire à son compte. Enfin l’agent d’une des banques suisses où Thibault Dastry à un de ses nombreux dépôts, apercevant Julien, a lui aussi flairé l’opportunité d’une vie moins contrainte. La chasse est ouverte et elle va être féroce...

    Si l’idée première du scénario (une bande de Pieds Nickelés entreprenant le coup du siècle) est devenue un classique de la comédie policière au cinéma et en littérature, Colin Thibert parvient de façon toute personnelle à l’enrichir et à sortir du cadre.
Par la richesse de sa peinture sociale, tout d’abord, puisqu’ici plusieurs mondes se côtoient. Celui des petits et des marginaux comme Antoine qui avait « le chat noir qui lui collait aux basques depuis l’enfance » en opposition avec la bourgeoisie représentée par Ingrid, Jean-Jacques (« L’éducation dispensée jadis par un cours privé catholique l’avait doté d’un vernis suffisant pour briller sans effort auprès de ceux qui n’avaient pas eu les mêmes chances, et d’assez de bon sens pour se taire lorsqu’il était confronté à plus cultivé ») et le jeune psychiatre joueur de poker (« L’idée de servir de banquier à des voyous l’excitait secrètement. (…) Il y voyait un amusant pied de nez aux protestants rigoristes et coincés qui composaient sa famille. Et auquel il devait son aisance »). Celui du retour à la terre, de l’autarcie et de l’écologiecaractérisé par Ingrid et Antoine – « Amer et désœuvré, Antoine se tourna vers l’écologie, renonçant progressivement à la lutte des classes pour s’ériger en défenseur de la nature. », « Le bilan carbone de cette expédition est désastreux, constata Antoine, effaré par la quantité de CO2 que la grosse voiture rejetait dans l’atmosphère. On pourrait au moins couper le moteur qui tourne pour des prunes. » – et de façon plus opportuniste par Jean-Jacques. Enfin, celui des puissants et de l’argent bien évidemment incarné par Thibault Dastry : « Julien est né différent, ce n’est certes pas sa faute. À ce titre, il mérite notre attention, notre affection, notre respect. (…) C’est cela que le Christ nous enseigne lorsqu’il déclare : "Laissez venir à moi les petits enfants". (…) Rostopchine trouva piquant d’entendre un des plus gros fabricants d’armes mondiaux citer Jésus avec tant de conviction. » Pour Thibault Dastry qu’importe l’argent, il est prêt à verser des millions pour que la vie de son frère soit épargnée mais ne pourrait « tolérer que quiconque lui dicte sa conduite (…) surseoir à un plan social ou minorer les dividendes des actionnaires. (…) Sacrifierait-il Julien pour empêcher d’inavouables vérités d’éclater au grand jour ? Serait-il contraint de choisir entre son frère et ses secrets bancaires ? Le dilemme était cornélien et le milliardaire se mit à transpirer. »
L’autre trouvaille de Colin Thibert est la transformation de ce scénario classique en partie de poker menteur à grande échelle où chacun bluffe et ment à tous les autres. Thibault, bien sûr mais aussi le psychiatre expert à ce jeu d’argent, Guetart le détective privé cupide, Florian le jeune agent de banque suisse ambitieux mais tendre comme un perdreau de l’année, Canard (pour rester dans les volatiles) et Jean-Jacques, révolutionnaire et écologiste d’opérette toujours prêt à doubler ses complices pour tout garder pour lui. Le papy simplet changera ainsi plusieurs fois de mains sans rien y comprendre, la police non plus, et le lecteur, lui, se réjouit de ces rebondissements plus improbables les uns que les autres que lui offrent ces pourris venus de partout. De fait, tous se moquent de Julien comme de leur premier bavoir mais chacun en espère un profit et ne se gêne pas pour travestir la vérité pour se justifier. Chacun dans ce jeu de massacre en prend pour son grade et le lecteur compte les points.   

Les personnages sont pittoresques, les dialogues percutants, le rythme soutenu, les gags visuels voire cinématographiques et les bourdes sont loufoques à souhait, bref c’est délirant, comique, mouvementé et jouissif.
Mon frère, ce zéro est un roman immoral mais éminemment divertissant qui nous fait vraiment passer un bon moment.

Dominique Baillon-Lalande 
(26/04/21)    



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Lectures







Colin THIBERT, Mon frère, ce zéro
Héloïse d'Ormesson
(Février 2021)
240 pages - 18

















Colin Thibert,
né en 1951 à Neuchâtel, dessinateur de presse, scénariste (télévision et cinéma), nouvelliste et romancier, a déjà publié de nombreux livres dont une dizaine de romans.

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