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Olivier TRUC


Les chiens de Pasvik


« La neige qui craque, résiste à peine, porte l’élan irrésistible. Les pattes s’enfoncent, mais trouvent l’appui. L’appui sûr qui donne l’élan, qui conforte. Par là. Suivre l’appel de la neige qui craque. Cette odeur. Suivre l’odeur. Est-ce qu’une odeur craque ? Comme la neige ? »

Nous voilà à nouveau dans le « grand nord » celui de la Laponie, du froid, de la neige, des rennes et de sa police, et puis, maintenant il y a ces chiens de Pasvik, pourchasseurs et pourchassés, mais surtout cet élément important sans qui l'histoire ne serait pas, ces territoires et leurs frontières ignorées par les rennes !!! Celles-là mêmes, marquées, surveillées, entre la Norvège, et la Russie, juste au-dessus de celle de la Finlande.

Il s’agit donc du quatrième roman de cette série que nous offre Olivier Truc, et dont le premier s’intitulait Le dernier Lapon. Cet auteur nous fait découvrir avec son talent précis et méticuleux, non seulement des paysages magnifiques dépeints avec un enthousiasme séduisant, mais surtout, l’histoire de ce peuple, les « Sami » ou Lapons, que les guerres, a le plus souvent maltraité : « Toute cette région frontalière avait dans le temps été un seul et même territoire appartenant à un clan sami. Les tracés des frontières successifs et les conflits, jusqu’à la deuxième Guerre mondiale, avaient définitivement tronçonné toute la région et quasiment éradiqué ce qui restait de l’ancienne culture sami skolt»

Les résistances des sami n’ont pas toujours pu être efficaces face à ceux qui se sont emparés de leurs terres et notamment celles où leurs rennes venaient se nourrir. Régimes politiques ou autorités nouvelles, justifiant cela. Mais leurs revendications sont toujours présentes dans les romans d’Olivier Truc. Et toujours en filigrane, lorsque les interactions entre les protagonistes sont autres. Ainsi dans cette ambiance assez tumultueuse nous retrouvons Klemet de la police des rennes personnage présent dès le premier roman, actif et scrupuleux dans ses missions, et toujours aussi sensible à ses origines sami. Nous l’avions connu travaillant avec son acolyte et partenaire Nina avec qui il partageait les missions et une certaine complicité. Mais Nina a été nommée à la police des douanes et été remplacée par un Finlandais, Jaakoppi Kujala, qui n’est pas le partenaire attendu par Klemet qui regrette Nina.

Klemet et Nina vont avoir l’occasion de se retrouver mais les circonstances seront complexes, voire assez difficiles à gérer. De même que ce qui va se dérouler avec ou sans eux mais sous nos yeux de lecteurs avides d’informations, comme de comprendre tous les enjeux en cours et pas seulement les politiques. Car il ne s’agit pas de rennes qui vont chercher leur nourriture dans des pâturages à leur portée, sans se préoccuper des frontières installées par les hommes, mais de plusieurs intérêts ou politiques qui se heurtent. Du plus honnête ou nostalgique désir de retrouver des terres ancestrales – et là le personnage de Piera Kyro est intéressant – au plus maffieux, en passant par des personnages à plusieurs facettes dont il est parfois assez compliqué de déterminer jusqu’où peut aller leur malhonnêteté, ou leur volonté de se racheter une image, tout en continuant à profiter de vols ou autres malversations pas toujours visibles. De nouveaux personnages sont fortement impliqués dans cette histoire et particulièrement un certain « monsieur Gretchko » avec Piotr Potap, sorte d’homme à tout faire. Oleg Gretchko étant, quant à lui, manifestement au service et dépendant de Krasimir Chadooff. « L’étau se resserrait sur des chasses illégales. Comme si la gouverneure de Mourmansk avec sa nouvelle politique ne suffisait pas, des groupes écologistes alertaient l’opinion sur ces tas de cadavres de rennes qu’on trouvait un peu partout.» Et comme le pense Oleg «  Chadoff était un malin, pas à dire. Il gagnait sur les deux tableaux. Il se faisait un pognon monstre avec ces chasseurs dégénérés, qui laissaient des tas de rennes derrière eux. Et le même se refaisait une virginité auprès des autorités en organisant la chasse aux chiens errants. Pas mal pour un gros con. »

La volonté du peuple sami de revendiquer leur ancien territoire pour élever leurs rennes, et retrouver leurs traditions, vient ici sans doute tout compliquer ou alors servir peut-être de prétexte à des abus ou des actes mafieux et criminels ! Cependant certaines propositions sont bien légitimes, même si d’autres peuvent sembler peu réalistes. Ainsi dans l’article d’un journal : « Un responsable sami veut rendre la Laponie russe aux rennes nordiques », mais « Nina savait par expérience que tout article qui évoquait de près ou de loin les questions de droits à la terre des Sami provoquait aussitôt des colonnes de commentaires enflammés, parfois racistes ».

Il serait donc vain de vouloir tenter de résumer ce roman qui est à la fois un document précis sur les enjeux de ces pays frontaliers, sur la capacité de certains hommes et femmes à rester honnêtes et vigilants comme à d’autres de laisser s’épanouir leur ambivalence et leur cupidité parce qu’ils sont très habiles et que leur malhonnêteté se teinte parfois de quelque chose de « sincère ». Cette complexité des personnes peut surprendre à première vue ou lecture, mais justement elle montre aussi avec une grande habileté de la part d’Olivier Truc, que tout est bien plus compliqué et profond qu’il y paraît. « Cette violence ce n’était pas la sienne ; c’était celle transposée, de monsieur Gretchko, qui déteignait sur Piotr à son insu. À leur insu. Ce devait être son devoir à lui, Piotr Potap, de préserver monsieur Gretchko de ces démons du passé, si jamais ceux-ci devaient ressurgir. » 

Alors démons ou pas, les intérêts même parfois contradictoires des uns (ou bien dissimulés), viendront se heurter à d’autres plus officiels. Comme s’en prendre à la fois à la police des rennes ou à celle des douanes.

Mais toute cette histoire bien réaliste, où des politiques pourtant judicieuses ont pu être momentanément déviées, voire dénaturées par certaines circonstances, est très révélatrice de ce que veut nous faire percevoir Olivier Truc. Mais outre ce côté presque journalistique du romancier, on retrouve une autre facette de son talent qui est de nous faire partager, ressentir et apprécier d’une jolie manière, les paysages nordiques. « La lumière douce s’infiltrait entre les branches chargées de flocons qui se jouaient des faibles rayons du soleil, l’amplifiant à l’infini par effets de minuscules miroirs. Le ciel d’un bleu intense annonçait la disparition imminente du soleil derrière l’horizon. Par contraste, des reflets à peine rosâtres d’une délicatesse infinie voilaient les courbes de la terre. »

Il est aussi à noter que, ici, comme dans les précédents romans, sont précisés en début de chapitre, la date et le lieu en question, mais aussi et le plus souvent, l’heure du lever et du coucher du soleil, ainsi que la durée de l’ensoleillement.

Une belle écriture donc, retrouvée ici avec plaisir avec ces éléments d’histoire que la fiction romanesque nous amènerait à mieux saisir…

« Un paysage féerique, presque irréel tant les tons s’opposaient, mais sans se nuire, le ciel découpant la toundra, la toundra portant le ciel ; comme si l’un et l’autre se rendaient hommage en revêtant leurs plus belles parures. »

Anne-Marie Boisson 
(11/03/21)    



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Noir & polar








Métailié Noir

(Mars 2021)
432 pages - 21

Version numérique
12,99










Olivier Truc,
journaliste depuis 1986, vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde. Spécialiste des pays nordiques et baltes, il est aussi documentariste pour la télévision.











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