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Kawai Strong WASHBURN

Au temps des requins et des sauveurs



D’abord l’écriture qui nous emmène très loin, grâce aux mots et aux noms en langue hawaïenne. Dépaysement garanti. Et cette construction des phrases, presque en style parlé, qui semble nous interpeller. Et ces dieux, ces fantômes, les marcheurs nocturnes qui ouvrent et ferment le roman. Et cette présence si forte des personnages, si différents alors qu’ils sont de la même famille.
Malia la mère, Augie le père, Noa et Dean les fils et Kaui la fille sont tour à tour les narrateurs de ce roman éblouissant. C’est une famille pauvre, comme tant d’autres à Hawaii après la fin de la culture de la canne à sucre. Même si les paysages sont beaux à couper le souffle, nous sommes loin du Hawaii touristique, c’est plutôt l’envers du décor.

Le roman commence par une sorte de miracle ; lors d’une balade en bateau, le petit Noa tombe par-dessus bord dans l’océan. Un banc de requins encercle l’enfant et, contre toute attente, le ramène délicatement à sa mère. Est-ce un signe de la faveur des anciens dieux ? Cette croyance est renforcée par les capacités de guérisseur de Noa. Capacité qu’il met à profit pour soigner les amis, les voisins qui se font de plus en plus nombreux. Doué pour les études, Noa part sur le continent et apprend la médecine. Il devient médecin urgentiste, répare les blessés et parfois redonne vie aux morts. Ces pages où Noa raconte ce qu’il ressent quand il soigne m’ont particulièrement touchée.
« Cet homme, c’était celui que je voyais mais aussi celui que je sentais : je sentais le tissu de sa peau et les mottes de graisse en dessous, la rage et le calme de ce qui était forcément son sang, un souffle long aussi, et tout ça je ne faisais que le sentir, je ne le voyais pas. Il y avait d’autres sensations assourdies, plus lointaines, et la plus forte d’entre elles était un désir effervescent, l’envie qu’avait son corps de commencer à se réparer (…) je sentais aussi des couleurs, la haine jaune et goudronneuse de la substance qui coulait dans ses veines, et puis des souvenirs de colère rouge et dentelée qui allait et venait dans son crâne comme des nuages de tempête, une couleur que j’avais déjà souvent sentie - et pendant ce temps la vérité de mes mains, le massage cardiaque qui faisait circuler le sang dans son enveloppe. »  Mais un jour, la magie n’opère pas et cet échec va hanter Noa et lui rendre la vie insupportable.

Son frère Dean est un basketteur de génie. Il réussit à rejoindre l’équipe régionale et fait gagner de nombreux matchs. C’est un être à fleur de peau, prêt à cogner si nécessaire. Il part à Spokane faire des études. Sa priorité c’est gagner du fric, être le premier. Même depuis la prison où il sera incarcéré quelques mois, il parviendra à aider sa famille.

Leur sœur Kaui part aussi faire des études supérieures à San Diego. Elle est très douée et ne ménage pas sa peine pour réussir. Elle découvre l’amitié avec un petit groupe d’étudiants et d’étudiantes avec qui elle pratique l’escalade sauvage. Elle aime le danger qui fait monter l’adrénaline. Elle tombe amoureuse d’une étudiante mais elle souffre de cet amour interdit. Elle pratique la danse traditionnelle des Polynésiens de Hawaii, le hula. À certains moments, elle se sent habitée par l’esprit des ancêtres. C’est une jeune femme énergique et sensible.

Dans ce roman, la danse et la musique ont une place importante : Noa joue de l’ukulélé.

Malia est une bosseuse, débrouillarde pour survivre malgré la misère, c’est un vrai chef de famille, aimante vis-à-vis de son mari et de ses enfants.

Augie, est usé par la canne à sucre et autres « boulots de merde ». De caractère jovial, il ne devient narrateur qu’à la fin du roman pour une apothéose poétique et quasi mystique.
« Je suis l’homme nommé Augie et le sang qui bat en lui et je suis le sable dans lequel la vie a été insufflée par nos dieux et je suis la terre humide de la vallée et je suis le vert qui en pousse. Je suis le rivage et la dérive du monde en dessous de l’eau et je suis les brisures de la vague. Je suis l’atmosphère qui chauffe les nuages d’orage et je suis la pluie fraîche que le sol assoiffé réclame. Je suis la flexion qui dirige le bras du guide et du planteur et du sculpteur. Je suis la percussion qui entraîne les hanches dans le hula. Je suis l’étincelle qui fait démarrer le cœur de l’enfant et je suis le dernier battement dans celui de l’ancêtre. »

Nadine Dutier 
(13/10/21)    



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Kawai Strong WASHBURN, Au temps des requins et des sauveurs
Gallimard

(Août 2021)
432 pages 22 €

Version numérique
15,99



Traduit de l’anglais
(États-Unis)
par Charles Recoursé









Kawai Strong Washburn
est né à Hawaii. Au temps des requins et des sauveurs est son premier roman.