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Antoine WAUTERS


Mahmoud ou la montée des eaux


Mahmoud ou la montée des eaux nous confronte à la Syrie de 1970 à 2020.
Lors du coup d’État militaire de Hafez El-Assad dans son pays, Mahmoud est encore un tout jeune homme. Il a vu s’installer ce régime dictatorial structuré autour du parti unique du Baas et de la personnalité forte de ce président apprécié par la population pour ses origines modestes, la stabilité qu’il apportait au pays et le fait de l’avoir installé sur la scène internationale. Ainsi en sera-t-il de ce fils de cultivateur devenu enseignant, fervent du régime de Hafez à son arrivée :
« J’avais vingt-trois ans, j’enseignais la grammaire
   selon les normes prescrites par le régime et lisais
   des poèmes qui parlaient de la gloire du pays,
   ainsi que de cette ère riche dans laquelle nous étions
   entrés, une ère dont l’histoire n’en avait pas entrevu
   de semblable tout au long de la vie de la nation. »
Dès le début de son mandat, le nouveau président a lancé un ambitieux projet de construction d’un gigantesque barrage à Tabqa qui permettrait une irrigation de grande ampleur des terres agricoles, œuvrant ainsi pour l’autosuffisance alimentaire du pays. Ce « projet de l’Euphrate » qui représentait pour Hafez le symbole même de la Syrie moderne dont il rêvait, ensevelirait définitivement sous les eaux du « lac El-Assad » plusieurs villages, dont celui où Mahmoud a grandi, et déplacerait plus de dix mille familles de la région.  
« On était à l’aube des années soixante-dix et notre président,
   comme à son habitude, avait une idée. (...)
   Il voulait changer le cours du fleuve, voilà. Il voulait faire
   quelque chose pour nous, pour nos cultures et notre
   économie. C’est ce qu’il disait. (...)
   C’était ça, sa grande œuvre, la colonne vertébrale
   et le pilier de la transformation socialiste :
   construire un barrage immense, le plus grand
   qu’ait connu le Levant.  (…)
   Moi, j’étais jeune.
   Je croyais dans les livres.
   Je comprenais la tristesse des fleuves, mais aussi
   les révolutions voulant asservir la nature,
   pour notre bien. Pour le bien de tout le monde.
   J’y croyais. »
C’est à ce moment que Mahmoud, homme discret et solitaire qui s’adonne de plus en plus souvent à la poésie, tombe amoureux. Elle s’appelle Leïla, ils s’aiment et partagent tout. Quand la jeune femme tombe enceinte, c’est le bonheur complet. Mais la fin sera brutale : la petite fille prématurément mise au monde ne survivra pas et la mère mourra en couche. Après l’engloutissement de son enfance par les eaux, c’est la mort qui cette fois le frappe au cœur et ces fantômes de l’enfance, de son aimée et de la petite, toujours l’accompagneront. L’accablement le prend, il supporte de plus en plus mal l’enseignement officiel et seule l’écriture parviendra à le sortir du désespoir. Au fil de ses trente ans d’exercice, le régime de Hafez qui exerce un contrôle permanent sur tous les secteurs d’activité et la société civile n’a cessé de se durcir. Confronté à la corruption du pouvoir, à la mégalomanie de son président, aux privations de liberté, au massacre des musulmans à Hama et à la répression systématique et violente que le dictateur mandate contre toute protestation civile, l’espoir né dans la population d’une Syrie moderne se transforme désormais en déception, peur et frustration. Mahmoud qui ne veut plus participer à cette inique trahison du peuple décide de déserter. À quarante ans, sans la moindre explication à ses supérieurs, il abandonne brutalement son poste. Une période difficile s’ensuit mais, dans sa planque isolée, la nature et la méditation l’inspirent et il écrit beaucoup. Enfin, la guérison viendra de sa rencontre avec Sarah, enseignante passionnée de poésie russe et poète elle-même. C’est le coup de foudre réciproque. La période, même s’il se fait discret et craint toujours d’être arrêté pour son abandon de poste, est faste. Sa poésie trouve un public, il est édité et traduit, commence à être invité et reconnu à l’étranger et il se marie avec Sarah. Installé dans une petite maison près du lac ils y auront trois enfants. Mais cette vie simple du quotidien qui ressemble au bonheur va prendre fin brutalement avec l’arrestation de Mahmoud. Ce n’est pas pour sa désertion professionnelle mais pour ses activités de poète, la nature de ses poèmes et leur diffusion que Mahmoud connaîtra pendant trois ans les geôles de Hafez et la torture. Il en ressortira physiquement et moralement brisé.  
« En prison, je n’avais ni feuille ni stylo.
   Te l’ai-je dit ?
   Alors j’ai écrit sur les murs 
   avec mon doigt taché de salive.
   J’ai écrit sur le sol, avec des restes de faïence venus
   de je ne sais où.
   Mais ça ne suffisait pas.
   La salive sèche et la faïence se brise.
   C’est pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait.
   Tracer des lettres dans ma tête et m’efforcer de les
   mémoriser.
   Tous les jours et toutes les nuits.
   J’écrivais. J’ai écrit
   Cela non plus je ne t’en ai pas parlé
   Des poèmes qui ne laissent pas de trace.
   Qui ne me seraient pas repris. »
Il faudra tout l’amour et la patience de Sarah, la lumineuse, pour que peu à peu il se reconstruise. S’occuper des enfants qui ne savent rien de son passage par la case prison travestie par la mère de famille en travail à l’étranger, contribuera à le réconcilier de façon simple avec la vie. La proximité de la nature aidant, le foyer retrouve son équilibre et ses petites joies, tandis qu’en 2000 à la mort de son père, Bachar El-Assad accède au pouvoir.
Mais si Bachar, qui a pour lui la jeunesse, une douceur apparente et une connaissance profonde de l’occident où il a fait ses études d’ophtalmologie, incarne pour beaucoup un espoir de réformes et de démocratisation et que pendant quelques mois tout semble aller dans ce sens avec la libération des prisonniers politiques, l’assouplissement de la surveillance et l’amélioration des conditions de vie dans les villes, le répit sera de courte durée. Sous la pression des radicaux du Baas, le jeune président fermera vite la parenthèse pour inscrire ses pas dans le chemin tracé par son père. Quand dix ans plus tard le "printemps arabe" se répand, les jeunes du pays, avant même les opposants traditionnels au régime de Bachar, s’en saisissent pour réclamer le départ immédiat de ce clone « en pire » du père-fondateur, la fin de la corruption, la liberté et la démocratie. Leur détermination est sans borne, le nombre de manifestants enfle de jour en jour se transformant en vrai mouvement populaire. Brahim et Salim puis Nazifé, un peu plus tard, tous trois devenus jeunes adultes quitteront le foyer familial pour les rejoindre. Sarah et Mahmoud que cette décision condamne à une angoisse de chaque instant ne les retiendront pas :
« Ils n’en pouvaient plus de ce pays !
   Ils voulaient la révolution et juste la révolution !(…)
   Ils avaient rejoint la foule,
   la liberté que réclamait leur être.
   Et nous, nous avons éteint la télé. »
« Être le père d’enfants partis se battre n’est pas
   seulement étrange.
   C’est une chose insensée. (…)
   Ils sont partis et je suis dans l’impossibilité de les voir.
   Je ne peux plus les toucher.
   Je ne peux plus les entendre.
   Mais je peux dire leurs noms.
   De même, je peux entendre leurs cris.
   Les balles qu’ils tirent sous les obus crachés
   par les T72,
   ou sous les charges larguées par les avions
   d’entraînement Albatros. »
Leur révolution réprimée de façon extrêmement violente par la police et les militaires se transformera en une longue guerre civile qui fera plus de cent mille disparus parmi les manifestants ou opposants, enlevés ou incarcérés, parfois torturés. Si on y ajoute les bombardements intérieurs ciblant la population lors de la guerre contre Daesh à partir de 2013, les chiffres avancés par les ONG pour la période de 2011 à 2016 se situent entre 260 000 et 470 000 victimes civiles. Un bilan tragique qui vaudra à Bachar El-Assat d’être accusé par l’ONU de « crimes de guerre et de crime contre l’humanité ».

Sarah et Mahmoud sont toujours dans leur maison près du lac quand ceux de Daesh se sont installés au barrage, menaçant de le faire sauter pour engloutir les trois millions de personnes vivant dans la région. Ce pays est devenu « une publicité pour la mort ». Les viols et les têtes coupées entretiennent la terreur. Les civils qui n’ont pas fui meurent, de faim, de soif, sous les bombes, du bras des soldats, de la police gouvernementale ou du sabre des djihadistes de l’État Islamique. Sarah ne sera pas épargnée. C’est le poing serré sur une page d’un de ses livres russes qu’elle affectionnait tant que Mahmoud retrouvera son cadavre. Le récit du poète désormais seul, vieux et malade, prend alors des accents d’épopée tragique. Son destin a épousé l’histoire de son peuple.
 « À quelques kilomètres seulement (il montre le sud)
   des civils sont tués.
   Là (il continue à montrer le sud), on coupe des têtes.
   Et là (il montre l’ouest), c’est le noir et la nuit.
   D’autres têtes coupées, Sarah. 
   Des enfants aux doigts raidis pour toujours. »
Anéanti, l’homme, après avoir enterré celle qui était sa force et sa lumière, abandonne sa maison. Il part avec son tuba et sa lampe torche rejoindre le lac où sa barque l’attend. La petite cabane de planche installée sur la rive où il aimait autrefois écrire saura l’abriter et la nature environnante le nourrir et le protéger de la fureur environnante. Le village englouti de son enfance l’attend. Dans ce temps suspendu, la douleur momentanément apaisée par ces retrouvailles subaquatiques, il pourra dès lors dérouler avec lenteur sa vie passée pour y retrouver les souvenirs heureux avec ceux qui ont compté pour lui.
« La double porte du rêve et du souvenir
   il n’y avait que les mots pour l’ouvrir. »
« J’ai rejoint la mémoire des choses, Sarah. »
« A la terrasse du café Farah, cherchant une table libre,
   je ne trouve que des bancs de poissons.
   Ils me fixent un instant, avant de s’éclipser.
   Je remonte vers la barque.
   Je sauve un papillon.
   Tout est là.
   Je respire. » 
Quand l’eau qui enfle chaque jour charriant des détritus et parfois des corps ou des fragments d’animaux ou d’humains, recouvrira tout, il sera prêt.
« Tu scrutes l’horizon, impatient, ta main comme
   un voilier secoué par le doute.
   Tu n’as plus de barque, Mahmoud.
   Tu n’as plus de rames.
   De tuba.
   De lampe torche.
   Qu’en as-tu fait ?
   Tu n’as plus que toi et tes pensées. »   

        Ce roman est un long poème en vers libres (sans rimes ni pieds) et en prose, divisé en dix-huit chapitres courts, comme un dialogue tissé entre Mahmoud et Sarah. Dans quinze d’entre eux, l’homme s’adresse à sa femme pour lui livrer les scènes d’enfance remontées de ses plongées dans le lac, lui raconter son premier amour et les années précédant leur rencontre mais aussi réveiller les souvenirs de leur vie commune et des bonheurs partagés ensemble et avec leurs enfants. Cela, parfois ressemble à une déclaration d’amour. Dans les trois autres chapitres, c’est elle qui lui parle de lui, ou d’eux. Tous sont des messages au plus près du quotidien, du sensible et du vivant. Des récits simples tour à tour doux, gais, douloureux, tendres, mélancoliques comme la vie même, qui tissent un étrange dialogue entre l’homme sur la rive et les siens désormais absents, « à mi-chemin entre les mondes ».
Si les sauts de ligne découpant les vers ou les phrases là où on ne les attend pas surprennent, ils ne sont pas sans effets sur la musicalité du texte et sur sa tension. Ils mettent certains mots en valeur par leur position, créent des silences, suspendent ou accélèrent le rythme de la phrase pour l’accorder aux émotions. Et si cette écriture qui tangue comme la barque de Mahmoud nous déstabilise, c’est peut-être pour mieux nous faire ressentir de l’intérieur le sentiment d’insécurité et de houle qui envahit ce pays comme l’existence du poète et, à son image, de la population.    
Dans son texte, Antoine Wauters qui étudie la langue arabe a glissé (en français) les vers d’autres poètes comme Saleh Diab, Sohrab Sepehri, Amos Oz ou Nazih Abu Afash.   
La poésie et l’écriture occupe ici avec le personnage de Mahmoud une place singulière. L’homme est poète lui-même, il aime écrire ou tout au moins en ressent le besoin pour exister, pour communiquer, pour se réconcilier avec la vie auprès de la nature, en cherchant la beauté cachée dans le quotidien et, même dans les situations les plus insupportables, comme antidote au désespoir. L’écriture et la poésie sont aussi pour lui un lieu de résistance. 
« Il ne disait pas écrire, il disait battre son tapis. Chanter les ombres. »
« L’écriture n’aide pas.
   Elle ne ressuscite rien. »
« Ce sont des vers remplis de peur,
   et de rage et de peine. »
« Les mots comme des filets à papillons
   pour nos causes perdues.
  Une barque à mi-chemin entre
  les mondes.
  J’ai écrit.
  Je me suis allongé sur le miroir
  des mots.
  L’eau des mots.
  J’ai plongé.
  L’écriture comme une barque
 entre mémoire et oubli. »
Le choix d’une écriture poétique fait par Antoine Wauters pour traiter le drame syrien, prenant à travers le récit personnel et incarné de Mahmoud le contre-pied des informations diffusées par les médias occidentaux, froides et ne s’appuyant que sur des faits bruts et des chiffres, nous positionne au plus près du personnage, éveillant une empathie naturelle et fraternelle à son égard. Pour l’auteur, avec raison, ce qui se passe en Syrie concerne notre humanité. À travers les mots de Mahmoud c’est l’âme cachée d’un pays qui se dévoile, les souffrances des Syriens qui à hauteur d’homme nous sont dites, nous renvoyant bien au-delà de façon universelle à celles de toutes les populations des pays ravagés par la guerre. La singularité de Mahmoud étant que son histoire personnelle ne prend sa pleine mesure et que son récit collectif ne révèle sa substance que dans le rapport singulier que, comme poète, il entretient avec les événements, son pays et avec sa propre écriture. 

Le personnage de Mahmoud vient d’un film syrien réalisé par Omar Amiralay où un vieil homme en barque rame sur le lac artificiel El-Assad au-dessus de son village englouti. Cette image poétique du temps qui passe et des souvenirs effacés par le barrage avait particulièrement ému l’écrivain belge qui s’était promis de creuser personnellement ce sillon dans Mahmoud ou la montée des eaux quand, à l’aube du printemps de Damas, il avait appris le décès du réalisateur. Ce lac artificiel né de la construction du barrage est un élément central du récit. Non seulement pour sa résonance avec l’intérêt que l’auteur porte comme poète à la mémoire et aux souvenirs, mais aussi pour le parallèle qui s’impose immédiatement au lecteur entre l’engloutissement de ces villages définitivement rayés de la carte et de la réalité présente effaçant toute trace du passé de plusieurs dizaines de milliers d’habitant déplacés et l’effondrement de la Syrie évoqué dans le roman. Comme-ci l’aspect définitif et violent pour les personnes concernées par cet événement à la fois personnel et collectif n’était que l’ébauche des drames à répétition que la population syrienne dans son ensemble allait être appelée à subir pendant cinquante ans. Ce projet de barrage est aussi l’illustration de l’asservissement que l’homme a, de tout temps et pour son profit, fait de la nature sans se soucier des conséquences sur l’environnement, les êtres vivants et les générations à venir. Un propos qui nous renvoie aux questions environnementales qui s’imposent actuellement à nous en toute urgence. Cet aspect « écologique » de Mahmoud ou la montée des eaux, jamais formalisé de la sorte,est assez raccord avec l’attachement sensible et fort que Mahmoud porte à cette nature qu’il aime observer, qu’il sait regarder, comprendre, respecter et qui en retour l’apaise, nourrit ses poèmes et le réconcilie avec lui-même en ces temps de fureur et de destruction.

Ce récit poétique sur fond de guerre, s’il relève formellement de l’Objet Littéraire Non Identifié par son métissage ente roman et poésie, constitue une expérience de lecture aussi troublante qu’enthousiasmante. Le personnage de Mahmoud qui répond à la douleur et l’inacceptable par l’amour, la poésie et la douceur est aussi fascinant qu’émouvant et on ressort de cette traversée de l’horreur à ses côtés aussi bouleversé par le destin de son pays que charmé par la profondeur et la beauté que personnellement il dégage. Une expérience d’immersion et un hommage au pouvoir des mots d’une rare intensité.

Dominique Baillon-Lalande 
(17/11/21)    



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Antoine
Verdier

(Août 2021)
144 pages - 15,20

Version numérique
10,99




Cet ouvrage a reçu plusieurs récompenses dont le prix Wepler-Fondation La Poste et le prix Marguerite Duras













Antoine Wauters,
né à Liège en 1981, romancier, poète, scénariste et éditeur,
a publié une dizaine
de livres et reçu
plusieurs prix littéraires.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia








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