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Théo BOURGERON

Ludwig dans le living



Voici un roman très étonnant, mêlant humour et philosophie, sur un mode littéraire flirtant avec l’anticipation et le polar, savant mélange d’ironie et d’angoisse, décrivant l’irruption d’un personnage destructeur dans un monde déjà très abîmé.
Le narrateur, Augustin Barthelme, est un gentil naïf qu’on va suivre avec plaisir à un moment où sa vie bascule quand un philosophe mort depuis plus de quatre-vingts ans sonne à sa porte.

Nous sommes en 2032 et l’état du pays s’est bien dégradé au fil des années comme on le voit peu à peu au fil du roman avec des RER imprévisibles, une alimentation réduite aux rutabagas ou topinambours et autres retours en arrière après une ère de progrès économique et social. Dans le domaine des conditions de travail, Augustin se souvient « que les quarante-huit heures hebdomadaires, la retraite à soixante-dix ans, le rétablissement du droit de blâme physique pour les managers n'avaient pas contenté tout le monde. Mais cela demeurait très doux, ce n'étaient que des mesures timides en comparaison des réformes structurelles qui vinrent ensuite lors du premier quinquennat de Muriel Pénicaud, au cours duquel je devais bien reconnaître au représentant syndical qu'on en avait pris plein la gueule. »
Augustin, bien que titulaire d’une thèse et d’une habilitation à diriger des recherches, travaille au rayon produits laitiers du Franprix de La Villette où la seule personne avec laquelle il peut bavarder (en cachette du manager) est un manutentionnaire. « Martin et moi avions quelques points communs. Il avait fait un doctorat en géopolitique avant de chercher un emploi dans l'un des magasins du centre. Beaucoup d'employés de manutention du Franprix étaient titulaires d'un doctorat, fréquemment dans des disciplines comme la philosophie ou l'histoire médiévale, seuls un ou deux intérimaires s'étaient arrêtés au master, mais personne ne leur parlait. »
Augustin lui, étudie la philosophie et s’est spécialisé dans l’œuvre de Ludwig Wittgenstein (1889-1951), plus particulièrement la section 6 du Tractacus logico-philosophicus. Par peur de se perdre, il a fini par se concentrer sur un seul paragraphe (qui est reproduit page 17). « J'en étudiai la première phrase (de "Pour reconnaître" jusqu'à "etc.") pendant six ans. La deuxième pendant trois ans. Je passai neuf ans à déchiffrer les flèches du graphique. Et cinq années pour la note de bas de page. J'avais l'ambition d'en devenir le spécialiste mondial. […] Le paragraphe 6.1203 est un assez beau para­graphe. Le souci, c'est qu'il est abscons.  […] Après vingt-quatre années d'étude, je me fis une raison : le paragraphe 6.1203 n'avait aucun sens. »

On comprend qu’Augustin soit très étonné lorsqu’à la première page du roman Ludwig Wittgenstein sonne à sa porte et lui demande un verre de lait. Il le fait entrer sans savoir que débute alors une aventure extraordinaire qui va bouleverser sa vie et celles de beaucoup d’autres.

Très fier de sa rencontre, il décide de se rendre à la BnF où est organisée une rétrospective Ludwig Wittgenstein en présence de tous les spécialistes du philosophe. La BnF a un peu souffert ces derniers temps. « Il s'agissait d'une bibliothèque au bord de la Seine, un très grand édifice carré en bois avec, sur trois de ses coins, trois tours vitrées. Sur le quatrième coin, un cratère d'où sortaient parfois des panaches d'amiante et de débris, avec des barrières rouillées autour. […] Seules deux des trois tours encore debout étaient ouvertes au public, la troisième avait fermé quelques années plus tôt pour des raisons assez vagues liées à la vétusté, aux rats et au manque d'argent. »
Augustin est impatient de présenter Ludwig Wittgenstein en chair et en os à tous les exégètes de son œuvre mais personne ne regarde ou reconnaît le philosophe. On les ignore, on les bouscule. Augustin est atterré de voir ça mais plus encore d’assister à une scène qui fait basculer le roman dans une autre dimension. Ludwig est près d’une machine à café avec un ambassadeur qui, le prenant manifestement « pour un domestique, un universitaire pouilleux ou quelque chose de cet acabit » lui demande du lait pour son café. Le temps de détourner le regard et Augustin voit Ludwig engloutir la machine à café dans sa bouche. Quant à l’ambassadeur, il n’en reste plus qu’une chaussure cirée pointue…

D’autres objets et d’autres personnes vont disparaître. Cela donne lieu à une suite de scènes aussi cocasses qu’épouvantables et le roman glisse vers le polar quand un inspecteur de police s’intéresse à Augustin, le rencontre plusieurs fois et vient enquêter jusque chez lui.

Il faut beaucoup de disparitions avant que le gentil Augustin comprenne que Ludwig est revenu pour dévorer le monde. Mais alors que faire ? Comment l’en empêcher ? Peut-on se débarrasser de Ludwig ?

Avec ce narrateur tendre et peu clairvoyant face à un philosophe qu’il est si heureux de rencontrer, dans un univers en voie de destruction et au milieu d’événements épouvantables, on navigue entre le rire et l’inquiétude avec, en guise d’atmosphère et de décor, l’effondrement industriel et social, la dégradation de la planète, la disparition de nombreuses espèces et à terme celle de l‘humanité.  Tout cela est-il aussi inéluctable que l’appétit de Ludwig ?
La collection Sygne nous offre, une fois encore, un livre original, drôle et passionnant.

Serge Cabrol 
(15/12/22)    



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Théo BOURGERON, Ludwig dans le living
Gallimard

Collection Sygne
(Octobre 2022)
224 pages - 19

Version numérique
13,99













Théo Bourgeron,
né en 1991, chercheur en sciences sociales à l’Université d’Édimbourg, a déjà publié un essai sur la finance et un premier roman.