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Thomas BRONNEC


Collapsus


Ce roman noir pose une question philosophique d’une actualité brûlante ; peut-on mettre en œuvre une politique efficace contre la catastrophe climatique et l’imminence de l’effondrement et préserver les libertés individuelles ? Démocratie et écologie sont-elles compatibles ou antinomiques ? Comme l’exprime le Président nouvellement élu dans le roman ;
« Faut-il faire le bien des gens malgré eux ? […] Les grands leaders en démocratie n’ont jamais été capables de ça. Ils se sont toujours arrêtés au… degré d’acceptation. » « La liberté va tuer l’humanité, parce que l’humanité ne sait pas quoi faire de cette liberté. »

Ce roman de Thomas Bronnec est aussi une dystopie de ce que vivra notre société dans un avenir hélas très proche : la canicule omniprésente qui rend les corps moites dès le matin, les choix parfois cornéliens pour limiter notre empreinte carbone, pour réduire notre consommation d’énergie. On y est déjà…

Collapsus met en présence des personnalités bien différentes.
         Il y a le Président Pierre Savidan, écologiste convaincu, sincère mais sans expérience politique. Il veut aller vite car il y a urgence, quitte à prendre des mesures impopulaires. Il s’appuie sur les couches populaires qui l’ont élu.
« Je pense, je suis sûr même, que l’humanité qui travaille pour le bien commun est plus nombreuse que celle qui accapare le bien commun. Elle est juste moins organisée. Mais nous allons inverser cela, tous ensemble. Dès demain. »

         Lisa Viansson, conseillère à l’Elysée, a été ministre de l’écologie dans un gouvernement précédent qui l’a manipulée, trahie. Elle prend sa revanche contre des politiciens assoiffés de pouvoir. Mais elle aimerait que Savidan soit plus à l’écoute des contradicteurs, plus diplomate.

         Fanny Roussel est la conseillère secrète du Président. C’est un personnage inquiétant, jusqu’au-boutiste, violent, sans état d’âme. Selon Fanny Roussel, « parfois le peuple ne comprend pas son intérêt et alors on est bien obligé de l aider, qu il le veuille ou non. Elle le sait, elle : les addictions ne se traitent pas dans la demi-mesure mais dans la souffrance du manque. Pourquoi en serait-il autrement pour ces millions de Français qui sont, sans même s en rendre compte, sous perfusion permanente de petits plaisirs engendrés par un mode de vie devenu dément ? »

         Olivier Fleurance, patron d’un groupe agroalimentaire représente le patronat, la classe bourgeoise qui n’est pas prête à sacrifier ses privilèges. Il est combattif, déchiré par le décès de sa femme et de son nouveau-né suite à une manifestation anti nataliste qui a mal tourné.

         Mathilde Lascaux, jeune diplômée de Sciences-Po est l’objet de la passion amoureuse de Savidan. Bien qu’elle ne partage pas cette passion, elle ne peut pas la refuser, s’en étonne et finit par l’accepter. Chez les jeunes amies de Mathilde,
certaines sont favorables aux mesures prises, d’autres estiment que si l’on peut se passer de viande, de bagnole et d’avion par conviction, on ne doit pas obliger les autres à le faire. « On n’interdit pas, mais on fait en sorte que ça foute la honte. Untel a pris l’avion ? Hop, outé Twitter. Machin bouffe de la viande ? Photo volée sur Insta. Et on gouverne avec ça, à coups de culpabilité, de shaming et de cancel. Si ça continue, bientôt on ne pourra plus se déplacer, se chauffer, on pourra plus faire de gosses… Moi je veux bien être volontaire. Mais quand on t’oblige… »

En effet, il s’agit bien d’obliger les citoyens à réduire leur empreinte carbone. Pour cela chacun est noté en fonction de ses comportements : nombre de voyages, moyen de locomotion utilisé, (le co-voiturage est devenu obligatoire), possession de SUV et autres jets privés, rejet de produits polluants… Tout cela se traduit par une note, un score écologique qui induit un taux d’imposition parfois insoutenable. C’est le principe du pollueur-payeur. Les plus mal notés peuvent se racheter en allant dans un des centres de rééducation idéologique ouverts à leur intention. Mais certains y restent longtemps ou n’en sortent jamais…

D’autres mesures impopulaires vont susciter des manifestations plus ou moins violentes : à l’interdiction de manger de la viande les manifestants répondent par un barbecue géant devant les fenêtres de l’Elysée, l’interdiction de donner naissance à plus d’un enfant choque beaucoup. Pour éviter ces manifestations, Savidan brandit l’article 16 de la Constitution et proclame l’état d’urgence. « Si la démocratie est trop lente pour prendre la crise climatique à bras le corps, alors la seule solution est de la mettre entre parenthèses. » Connaisseur des coulisses du monde politique (trilogie – Les initiés, En pays conquis, la Meute – consacrée aux élites et au pouvoir), l’auteur montre en détail comment les rouages de l’État permettent de s’opposer à l’article 16 et même de destituer un président.

 Chaque protagoniste du roman nous entraîne dans son sillage et on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour chacun d’eux malgré leurs convictions opposées. Ce qui place le lecteur dans une situation d’ambivalence étrange. Pendant cette lecture j’ai eu l’impression curieuse que l’actualité et le roman se télescopaient, comme s’il y avait un phénomène d’interpénétration de la fiction avec la vraie vie.
Une expérience un peu déstabilisante qui pousse à la réflexion.

Nadine Dutier 
(03/10/22)    



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Noir & polar







Thomas BRONNEC, Collapsus
Série Noire
(Aout 2022)
480 pages - 20

Version numérique
14,99











Thomas Bronnec,

né à Brest en 1976, est journaliste à Ouest-France.
Collapsus est son cinquième roman noir.


Bio-bibliographie sur
Wikipédia









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En pays conquis



La meute